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Entre Texte et Contexte

Mercredi 24 mars 2010 3 24 /03 /2010 09:28

Par Asma Lamrabet

 

 

Dans le Coran, on retrouve, plusieurs concepts, qui, dans leur finalité, leur compréhension et leur interprétation profonde, édifient une vision soutenue  de l’égalité hommes femmes. Il est vrai que l’imbrication de plusieurs aspects juridiques avec le contenu spirituel global du texte  ainsi que les conjonctures coutumières en vigueur à l’époque, ont occulté, la tendance égalitaire de fond et ont rendu difficile toute entreprise de discernement. Ajoutons à  cela l’accumulation des interprétations humaines, subjectives et fluctuantes, qui,  avec le temps, ont embrouillé encore plus la missive, ce  qui à finit par détourner le sens originel du texte et imposer de ce fait une vision fondamentalement inégalitaire entre les hommes et les femmes.

 

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Vendredi 5 février 2010 5 05 /02 /2010 17:12

Par Saadia Benmakhlouf - Maroc 

 

Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux.

 

71. Les croyants et les croyantes sont alliés les uns des autres. Ils commandent le convenable, interdisent le blâmable accomplissent la Salat, acquittent la Zakat et obéissent à Allah et à Son messager. Voilà ceux auxquels Allah fera miséricorde, car Allah est Puissant et Sage.

72. Aux croyants et aux croyantes, Allah a promis des Jardins sous lesquels coulent les ruisseaux, pour qu’ils y demeurent éternellement, et des demeures excellentes, aux jardins d’Eden [du séjour permanent]. Et la satisfaction d’Allah est plus grande encore, et c’est là l’énorme succès

                                                                             Sourate 9. Le repentir (At-Tawbah)
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Lundi 9 mars 2009 1 09 /03 /2009 09:39

Conférence dans le cadre de la Journée de la femme à l'Université du Québec à Montréal

Par Asmaa Ibnouzahir.
Montreal, le 08 Mars 2007

 

Avant de commencer, je tiens à partager avec vous deux petits points par rapport au titre du panel de ce soir : Être musulmane en Occident. Premièrement, par rapport à la première partie « être musulmane ». Je crois qu'il est très important de souligner qu'il y a différentes façons d'être musulmane, et c'est un peu le but aussi du panel de ce soir. Être musulmane, peut aller d'une musulmane très occidentalisée, qui ne jure que par la modernité telle que définie par l'Occident et qui se dit aussi dans certains cas « musulmane athée », à la musulmane qui est très traditionnelle et qui a bien assimilé les enseignements religieux ou les valeurs et normes sociales qu'on lui a inculquées, même si celles-ci vont à l'encontre de la reconnaissance des ses propres droits. Entre ces deux extrêmes, il y a évidemment place à une très grande diversité, culturelle, ethnique, ou même au niveau du degré de pratique religieuse. On est alors loin du modèle unique que peuvent nous projeter les médias et qui présente la femme musulmane comme une femme qui nécessairement porte le voile, non instruite, soumise, opprimée par les hommes de son entourage, et ce peu importe son lieu de résidence ou sa culture d'origine. Le deuxième point est par rapport à l'Occident. Je crois qu'il serait plus juste de non pas parler d'un Occident, mais plutôt de sociétés occidentales, qui malgré qu'elles partagent plusieurs valeurs communes, ont quand même chacune leur particularité que ce soit au niveau de la culture, de l'histoire ou même de la façon dont chacune vit ces mêmes valeurs universelles, c'est-à-dire qu'on peut facilement remarquer quelques nuances et quelques subtilités dans la façon que chaque société va vivre et interpréter une même valeur. Ceci est important à noter, parce qu'on assiste de plus en plus, devant des problématiques sociales, à un désir de certains d'avoir des solutions prêt-à-porter; c'est-à-dire qu'il y a des personnes qui, en cherchant à voir comment tel ou tel pays règle une certaine situation, veulent en fait importer des modèles tout faits et les appliquer ici, en faisant fi des spécificités de la culture et de la société québécoise. Je pense qu'il faudrait qu'il y ait plus de voix qui s'élèvent dans l'autre sens et qui réclament une plus grande reconnaissance et une considération plus accrue des caractéristiques particulières de notre société, par respect au peuple québécois et à sa mémoire. Je pense par exemple à l'acharnement qu'ont certaines personnes à idéaliser le modèle français et à vouloir à tout prix importer ici les solutions que la France adopte face à certaines situations comme le voile par exemple, alors que la France est, selon moi, plutôt un modèle d'échec au niveau de l'intégration socio-économique de ses minorités ethniques et on devrait être plus attentif à la façon avec laquelle on analyse cela.

 

Justement ce soir, ce dont j'aimerais parler c'est cette question de l'intégration. Je pense que le premier problème qu'on rencontre par rapport à cette question, c'est qu'on ne s'entend pas sur la définition même de ce concept. Souvent dans les médias, on assiste à des débats et des discussions, soit par rapport à l'intégration ou autres, qui selon moi, sont souvent soit des dialogues de sourd soit des faux débats. Dans le premier cas, plusieurs personnes vont débattre sur les problématiques reliées à un certain concept, sans qu'ils aient pris la peine de partager dès le départ leur définition respective de ce concept. Donc, chacun débat sur un sujet différent finalement. Dans le deuxième cas, ce sont des débats qui vont plus dans le sens d'un monologue, c'est-à-dire qu'on va avoir autour d'une même table des gens qui, même s'ils ont l'air différent ou ont des noms exotiques, disent ce qu'on veut entendre et confirment une certaine image qu'on veut maintenir dans la tête du public; et on écarte ceux qui pourront peut-être amener des idées nouvelles ou pousser la réflexion du public vers de nouvelles pistes.

 

Personnellement, ma conception de l'intégration a changé à travers le temps, ce qui est normal, puisque je suis arrivée ici à l'âge de 14 ans. Cette conception s'est beaucoup plus clarifiée pour moi après que j'aie vécu un retour vers la spiritualité il y a environ 3 ans. Au début, j'avais reçu l'islam comme héritage et pour moi, il se limitait en une croyance en un Dieu unique suivie d'une série de permissions, d'obligations et d'interdictions et je crois que c'est là le plus grand problème dans les sociétés à majorité musulmane. C'est la façon dont on présente l'islam aux enfants et c'est la façon dont c'est vécu en général. Je trouve qu'il y a une compréhension très superficielle et terne de l'islam. On ne retient de la religion que les aspects techniques qu'on applique souvent sans trop savoir pourquoi. Donc, je pense qu'en arrivant ici, ce qu'on vit en tant que jeune, c'est premièrement un déchirement. Un déchirement qui va créer une certaine schizophrénie, qui fait que les jeunes jouent des doubles rôles. À la maison, ce sont les jeunes maghrébins ou pakistanais ou autres, dont les parents, par peur de perdre leur culture d'origine, tentent de la rendre encore plus présente et visible à la maison. À l'extérieur, ces mêmes jeunes sont des jeunes québécois qui essaient de passer inaperçus et qui ont intégré les grandes lignes de la culture québécoise, tel que ça leur est présenté dans leurs écoles, plus vite que leurs parents. Il y a alors un clivage qui se creuse entre eux et leurs parents, qui fait qu'ils se sentent de plus en plus étrangers dans leurs propres familles. Ça, c'est à ajouter à tous les défis que tous les adolescents doivent surmonter en général.

 

Je crois que dans mon cas, l'intégration durant cette période de ma vie, signifiait comment vivre musulmane à la maison et occidentale à l'extérieure. C'est un peu ce que plusieurs personnes veulent avoir ici quand ils disent par exemple que la religion est une affaire privée, et qui n'a pas sa place dans les lieux publics, par respect pour le principe de laïcité. Là encore, on doit s'asseoir et réfléchir sur la définition de ces concepts. Qu'est ce qu'on veut dire par domaine privé et comment définit-on la laïcité? Ça peut paraître simple comme question, mais quand on y pense, c'est assez complexe de définir ce qu'est le domaine privé. Est-ce que c'est juste ma maison? ma maison et ma voiture? Est-ce que mon corps compte dans le domaine privé, parce que je pense que le bon sens dirait que s'il y a quelque chose de très privée à chacun c'est bien son corps. Alors, si c'est si privé que cela, pourquoi tout ce débat autour du voile. Ou encore la question de la laïcité. Premièrement, le Canada et le Québec ne se présentent pas comme états laïcs. Au Québec, la lutte qu'a mené le peuple a conduit à une séparation entre l'Église et l'État. Ce qui est un des principes de la laïcité. Mais la laïcité est non seulement la non-ingérence de l'Église, ou des institutions religieuses en général, dans les affaires de l'État; c'est également la neutralité de l'État par rapport aux affaires religieuses, c'est-à-dire que l'État ne doit pas se définir comme appartenant à aucune religion spécifique et doit donc les considérer toutes au même niveau. On est très loin alors, de la laïcité extrémiste que certains réclament ou comme elle est vécue en France, et qui vise à contraindre les individus dans la société à être laïques et à n'exprimer aucunement leur appartenance religieuse en public. Dans ces cas là, alors, la laïcité devient elle-même comme un dogme parce qu'on cherche à ce que tout le monde ait l'air areligieux, ce qui est paradoxal. La laïcité est un principe applicable aux institutions et non aux individus. Mais là, il faut faire attention quand on parle de laïcité d'état, parce qu'il y a eu des dérapages qui ont été vite récupérés et amplifiés par les médias. Quand on entend parler par exemple de la croix sur le Mont-Royal, des sapins de Noël ou des vœux de Noël, je crois que personne de sensé n'est sorti réclamer qu'en entendant un politicien souhaiter des vœux de Noël en public, il se sentait lésé dans sa foi. Je pense qu'il faut faire preuve de bon sens et ne pas embarquer dans cette mascarade médiatique qui parfois, à partir d'hypothèses seulement, réussit à attiser les tensions sociales.

 

Donc, pour revenir à cette période, où justement j'essayais de laisser le plus gros de la religion à la maison, ça a été pour moi une période où au lieu de sentir que je m'intégrais dans la société, je sentais plutôt que je me désintégrais en ma personne parce que j'avais de moins en moins d'intégrité envers les différentes composantes de mon identité. Parce que dans le fond, notre identité n'est pas monolithique. Notre identité est comme un casse-tête composé de différents morceaux selon les différents rôles que nous jouons dans notre vie. C'est-à-dire, on est à la fois femme, musulmane, étudiante, fille d'un tel, sœur d'une telle, et chacune de ces sphères définit une partie de notre identité et de notre façon d'être. Le problème est lorsqu'on essaie d'ignorer complètement une partie de notre identité au profit d'une autre. Donc, pour moi, il a fallu qu'un moment donné, je m'arrête et je réfléchisse à la façon avec laquelle j'allais vivre mon identité québécoise musulmane, de quelle façon j'allais construire et surtout personnaliser cette identité.

 

Alors, à travers un cheminement spirituel, j'ai évidemment pris la décision de porter le voile, mais le plus important c'est que j'ai compris deux principes en islam qui allaient grandement m'aider à détruire cette dissonance que je vivais, et qui faisait qu'il y avait toujours un conflit entre ce que j'étais et ce que je devenais. Le premier de ces principes est la compréhension de la globalité de l'islam. Pour la première fois, je comprenais que l'islam n'était pas uniquement une série de pratiques cultuelles comme la prière et le jeûne ou encore une série d'obligations et d'interdictions, mais que c'était tout ce qui touchait le cheminement de l'humain. Et c'est là, le vrai sens de la charia. La charia, souvent définie d'une façon simpliste et erronée par plusieurs, comme étant les tribunaux islamiques, est premièrement et avant tout, tout ce qui touche le comportement humain et sa relation envers lui-même, envers les autres, envers son environnement et envers son Créateur. Donc, ce principe de globalité, concrètement et dans la pratique de tous les jours, se traduisait pour moi ainsi : que l'islam, c'était autant la prière que toutes les actions que je pouvais faire pour protéger l'environnement par exemple, le recyclage, le covoiturage, l'économie de l'eau. Ce sont des actions que je pratiquais avant, mais que je ne reliais aucunement à l'islam. Maintenant, la différence est que je suis capable de les faire et sentir que je les fais autant parce que je suis musulmane que parce que je suis québécoise; ce que ça fait, c'est que ça créé plus de cohérence entre ces deux sphères de mon identité. Et cela est juste un exemple, il y a d'autres actions aussi qui ont pris un tout autre sens pour moi après que j'aie décidé de voir comment l'islam et la culture québécoise pouvaient vivre ensemble et tout ce qu'ils avaient en commun; des valeurs comme la solidarité sociale, le sens de l'efficacité au travail, ou encore la maîtrise de la langue française. Quand on dit qu'en islam, il est recommandé de s'adresser aux gens en utilisant leurs langages d'un côté, et quand on voit la place qu'occupe la langue française comme valeur québécoise, je crois que pour moi, je me sens alors doublement encouragée pour la promotion et la protection de la langue française ici.

 

Le deuxième principe qui m'a aidée à trouver le moyen de construire une culture hybride, est celui de l'universalité de l'islam. C'est-à-dire que le message de l'islam n'a pas été conçu pour les arabes du 7ème siècle. Il n'appartient ni à un peuple particulier, ni à une culture particulière, ni à une époque particulière. Il comprend des valeurs qui transcendent les barrières du temps et de l'espace. Les outils que ce message porte en lui, lui garantissent son applicabilité peu importe le temps ou le lieu.  Ces outils sont par exemple, la relation forte existante entre la raison et la foi, qui fait que le musulman est constamment appelé à utiliser sa raison pour cheminer dans sa foi à plusieurs niveaux. Le deuxième outil est le principe du réformisme. En tant que musulmane, je dois savoir que pour chaque époque il y a une lecture des sources scripturaires qui doit être contextualisée; c'est-à-dire qu'on est appelé à fournir des efforts de rationalisation qui vont nous pousser, tout en respectant les principes et les textes islamiques, à être capables de comprendre les écrits selon le contexte spatial et temporel dans lequel on vit. Ceci, pour moi, était très important parce qu'en fait, ça me démontrait comment l'islam pouvait s'appliquer à ma réalité ici au Québec au 21ème siècle.

Donc, ce sont là comme je disais les deux principes, la globalité et l'universalité de l'islam, qui m'ont guidée dans mon cheminement pour redéfinir mon identité en essayant de me concentrer sur toutes les convergences que pouvaient avoir les principes islamiques et les valeurs québécoises et essayer d'être, non pas une musulmane en Occident ou au Québec, mais une québécoise de confession musulmane.

 

Pour finir, j'aimerais ajouter un mot par rapport aux messages lancés par plusieurs et même par des politiciens, comme les Mario Dumont de notre société, quand ils disent qu'en venant ici, les gens devraient adopter complètement toutes les valeurs et la façon de vivre d'ici. Je crois qu'il est important de rappeler qu'il n'y a pas de société parfaite, et que chaque société a ses propres forces et faiblesses. Prétendre, qu'en arrivant ici, les étrangers devraient adopter complètement notre mode de vie d'ici, c'est faire preuve, selon moi, d'un très grand manque d'humilité. On devrait être plus attentif à ce que chacun puisse apporter comme valeur ou comme façon de vivre, et tenter d'avoir des échanges plus constructifs là-dessus.

 

 

Par GIERFI - Publié dans : Entre Texte et Contexte
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Dimanche 8 mars 2009 7 08 /03 /2009 22:52
 

Texte de la conférence tenue à Dakar en mars 2008 en guise de prélude du sommet de l'Organisation de la Conférence Islamique



Avant de commencer, j'aimerais remercier les organisatrices et organisateurs de cette conférence pour m'y avoir invitée, l'ambassade du Canada à Dakar, et je remercie également l'Institut islamique de Dakar pour m'accueillir dans cette salle. J'espère que ma présentation de ce soir et, de façon plus général, mon passage au Sénégal cette fois-ci, pourra répondre jusqu'à une certaine mesure à des questionnements qui se posent actuellement concernant la réalité de l'islam et des musulmans au Canada. À l'ère de la mondialisation et de l'avancement des technologies de l'information, où la nouvelle n'a plus de frontières, le besoin s'avère encore plus criant pour établir des espaces de dialogue direct, ouvert et sincère, pour ainsi mieux comprendre les divers enjeux ou réalités d'ici et d'ailleurs dans le monde. J'essaierai alors ce soir, du mieux que je peux, de peindre un certain portrait des citoyens musulmans au Canada, et plus spécifiquement au Québec. J'aimerais partager avec vous premièrement un peu d'histoire sur la présence musulmane au Canada et au Québec. Ensuite, nous verrons ensemble pourquoi je parle plus spécifiquement du Québec; donc, le contexte québécois. J'aborderai après les défis auxquels les citoyens canadiens et québécois musulmans et musulmanes font face. Des défis autant sociaux, de façon générale, qu'intra-communautaires. Enfin, on conclura avec une réflexion sur les raisons qui nous poussent, nous musulmans, à rester au Canada, ou au Québec.

 

Alors pour débuter, dans un document publié par le sociologue Ali Daher, intitulé « Les musulmans au Québec », on fait mention que l'existence des musulmans au Canada remonte aux années 1870. On les appelait les Turcos, parce qu'ils étaient originaires de pays dominés par la Turquie; ils provenaient du Liban, de l'Albanie, de la Syrie, de la Yougoslavie et de la Turquie. Durant cette période, la politique d'immigration était très restrictive. L'ethnie et la religion faisaient partie des critères de sélection des immigrants jusqu'au milieu du 20ème siècle. Les non-chrétiens n'avaient pas beaucoup de chances à l'immigration au Canada. En 1871, on comptait 13 musulmans seulement selon le recensement. En 1921, 478 musulmans vivaient au Canada, et 645 en 1931. Les premiers arrivants se sont établis surtout en Ontario et en Alberta, puis également au Québec dans les années 30. C'est en Alberta, à Edmonton, en 1938, qu'a été fondée la première mosquée du Canada. Il faut ensuite attendre les années 50 et les années 70 pour que d'autres mosquées et d'autres centres soient organisés dans les grandes régions urbaines. Après l'abolition de la loi restrictive sur l'immigration, le nombre de musulmans est alors passé à un peu plus que 33 370 au début des années 1970, à 100 000 en 1981 et 250 000 en 1991. Actuellement, le nombre de musulmans au Canada dépasse les 700 000. L'origine de ces musulmans a différé selon les contextes sociopolitiques dans le monde, il y a eu la vague de l'Europe de l'Est, l'indo-pakistanaise, l'égyptienne, la libanaise, et actuellement, on est davantage dans la vague maghrébine.

 

Au Québec, ce n'est qu'à partir des années 1960 que le nombre de musulmans va commencer à croître et qu'ils vont commencer à s'organiser aussi. Il y a eu alors la fondation des institutions islamiques, tel que le Centre islamique du Québec qui a été construit en 1965 au quartier de Ville Saint-Laurent à Montréal. En 1991, 45 000 musulmans vivaient au Québec, dont 41 000 à Montréal. Cette ville compte encore le plus grand nombre de musulmans comparativement aux autres régions du Québec. Les dernières statistiques que nous possédons datent de 2001 et dénotaient une présence musulmane au Québec qui se chiffrait à 108 000 personnes. Depuis, leur nombre a beaucoup augmenté encore une fois.

 

 

Si j'aborde la question du Québec de façon distincte, c'est pour deux raisons. Premièrement, je viens du Québec, j'y ai grandi, j'y vis, c'est mon chez moi, et donc, c'est la réalité que je connais le plus. Deuxièmement, le Québec occupe, de par son histoire, sa culture et sa langue, une place particulière au sein du Canada et de l'Amérique du Nord, en général.

 

Principale terre francophone en Amérique du Nord, le Québec, une terre maintenant de plus de 7.5 millions d'habitants, a pu pendant des siècles maintenir le français comme langue officielle. Le Québec a aussi traversé plusieurs luttes internes et avec le reste du Canada pour être reconnu comme une nation ayant sa langue et ses propres valeurs. La particularité du Québec provient aussi de son histoire récente. Celle-ci témoigne d'une très grande transformation, notamment du point de vue religieux et social dans son ensemble. Par exemple, alors qu'au Canada, les femmes avaient obtenu, après une longue lutte, le droit de vote entre 1916 et 1922, il a fallu attendre à 1940 pour que les femmes puissent jouir du droit de vote et d'élection au Québec. Il y a aussi l'époque qu'on appelle la Grande noirceur, et qui se situe entre 1944 et 1959. Pendant cette époque, le Québec a eu comme premier ministre Maurice Duplessis, et a donc été plongé dans un grand conservatisme, où l'emprise du clergé catholique était très forte sur la population et où le climat étouffait toute tentative d'émancipation pour les femmes, les artistes et d'autres membres de la société, etc. Par exemple, plusieurs personnes âgées témoignent aujourd'hui de cette époque où le curé allait frapper aux portes des maisons pour inciter les femmes à avoir des bébés, parce que le rôle de celles-ci était perçu d'abord comme « des machines à enfants » et la contraception était condamnée par l'Église. Il y a aussi ceux qu'on appelle « les Orphelins de Duplessis » qui étaient des enfants illégitimes et qui étaient donc placés dans des asiles pour malades mentaux. Cette époque en était une qui a profondément marqué l'imaginaire québécois actuel, mais également la réalité démographique. Aujourd'hui, la pyramide démographique du Québec porte l'empreinte de cette période où les femmes étaient obligées par le clergé d'avoir une dizaine d'enfants, chacune par exemple. Donc, suite à cela et à partir des années 60, le Québec est entré dans, ce qui est nommé, la Révolution Tranquille, c'est-à-dire que tout d'un coup, la religion quittait les institutions étatiques; l'Église fût écartée. Le Québec devait se moderniser, rattraper le reste du Canada et de l'Occident, et s'ouvrir sur le monde. À partir des années 60, des valeurs se sont cristallisées dans la culture québécoise. Récemment lors d'un évènement autour des valeurs communes dans la société québécoise, l'historien Gérard Bouchard a dit que les valeurs qu'une société préconise vont être celles qui naissent à partir de luttes ardues. À partir de ce qu'on vient de voir et des tensions que le Québec a traversées dans une époque récente et moins récente en ce qui concerne la religion et le statut de la femme, aujourd'hui, lorsqu'on parle des valeurs québécoises, on fait souvent mention de la laïcité et de l'égalité hommes-femmes, comme étant les valeurs auxquelles le Québec est le plus sensible.

 

Alors, l'image comporte maintenant d'une part l'histoire récente d'un Québec blessé par le fait religieux, et d'autre part une nouvelle donne à laquelle il fait face, celle de l'arrivée de plus en plus massive d'immigrants « différents »; différents parce que le Québec comptait déjà une certaine diversité, puisqu'il comprenait des citoyens autochtones, des descendants des premiers colons venus de France, des Britanniques, des Américains, des Irlandais et des Noirs. Mais comme on a vu, plus récemment, une immigration spécifique a pris plus de place au Québec, celle des musulmans. Des musulmans qui, peu importe leur degré de pratique, reconnaissent toujours leur identité spirituelle et leur attachement à la foi musulmane. Donc, cette nouvelle réalité a quelque peu modifié le paysage de la pluralité ethnoreligieuse au Québec, mais également la dynamique des relations interculturelles.

 

Aujourd'hui, le musulman et la musulmane sont souvent précédés d'une série d'images, de préjugés ou stéréotypes. Plusieurs facteurs mondiaux et locaux ont façonné l'image des musulmans. Il est certain que le 11 septembre a joué un grand rôle dans le renforcement de la vague d'islamophobie qui sévissait déjà un peu dans le monde occidental. Évidemment, l'islamophobie en Occident ne remonte pas aux évènements de 2001. L'histoire de la colonisation française et anglaise a déjà témoigné d'une relation assez tendue avec l'islam et les musulmans. Ensuite, il y a tout le contexte de la guerre dans lequel sont impliqués des pays occidentaux comme les Etats-Unis et maintenant le Canada, en Afghanistan, et toutes les images qui nous sont parvenus d'un Afghanistan contrôlé par les talibans et où les femmes sont les victimes de ce groupe radical, et ce qui justifierait donc selon certains une agression armée contre l'Afghanistan! Bien sûr, il y a ces facteurs externes au niveau global qui ont créé un climat de peur du musulman et de l'islam sur les terres occidentales, un climat de méfiance aussi envers ce concitoyen qui apparaît si différent. Mais il y a aussi un facteur intrinsèque important. Celui qui se rapporte directement aux musulmans. Celui engendré par les sociétés musulmanes elles-mêmes. Dans la majorité de celles-ci, la démocratie est un idéal qui reste difficile à atteindre. Dans la majorité de ces sociétés, la place réservée aux femmes, la place physique, sociale et politique, laisse beaucoup à désirer. L'islam a été souvent écarté, dans les sociétés musulmanes, au profit de certaines traditions culturelles ancestrales très misogynes. Malheureusement, en Occident comme au Canada ou au Québec par exemple, on ne fait pas la différence, on juge souvent l'islam selon le comportement du musulman, et c'est là que le bât blesse. Si l'Occident a commencé à critiquer l'islam et les musulmans sur leur traitement de la femme, par exemple, c'est parce qu'il y a vu quelque chose. Évidemment, nous, musulmans, on dit et on répète que l'islam est une religion de justice et que la femme est l'égale de l'homme selon l'islam, mais qu'en est-il de la réalité du terrain? Qu'en est-il de ce qui se passe vraiment dans nos sociétés musulmanes? Là, on peut voir la force et les avantages de la diversité. Quand Dieu dit dans le Coran que s'il voulait, il nous aurait tous créés en une seule communauté, mais qu'il nous a créés en plusieurs nations et tribus pour qu'il y ait une connaissance mutuelle entre elles, c'est parce que la diversité et la rencontre de l'Autre, nous renvoient également à notre image et nous fait voir nos lacunes. La rencontre de l'Autre doit donc être utilisée pour nous améliorer et nous réformer et nous devons avoir assez d'esprit d'autocritique pour y voir un apport positif et non nécessairement une menace. Par contre, ces rencontres doivent se passer dans le respect et loin de l'arrogance.


Actuellement, on vit au Québec un grand débat de société, entre autres, sur la place du religieux dans l'espace public. Comme on a dit tout à l'heure, le Québec, une société qui cherche de plus en plus à se définir en tant que société laïque doit faire face maintenant à une expression visible de la foi musulmane; le port du foulard, l'augmentation du nombre des mosquées, la pratique du culte musulman (la prière, par exemple), la consommation de viande halal, etc. Il y a eu alors récemment tout d'un coup un intérêt malsain de la part des médias pour ces questions, et le projecteur a été tourné de façon assez régulière vers les citoyens de foi musulmane. Il y a eu une hyper-médiatisation de quelques faits divers montés en épingle et dont les répercussions éclaboussaient tous les musulmans du Québec. Ce débat est le débat sur les accommodements raisonnables. Ce terme tiré du contexte juridique se base sur le principe qu'une règle d'apparence neutre appliquée de façon similaire à tous les individus pourrait provoquer une discrimination ou un préjudice à un individu et nuirait ainsi au principe de l'équité. Cette règle juridique a été accompagnée de balises claires, qui limitent son application à un cadre raisonnable, comme le précise le terme. L'accommodement raisonnable est un outil hautement recommandé pour la gestion de la diversité dans une société plurielle. Mais, puisque malheureusement, les médias d'aujourd'hui sont davantage des entreprises à but très lucratif et dont les intérêts économiques surpassent toute éthique journalistique, et puisqu'on a également certaines formations politiques qui ont voulu faire de la récupération politique, quelques faits isolés se sont vite transformés en « crise des accommodements raisonnables ». Il y a eu alors toute une médiatisation qui plaçait toujours les citoyens de foi musulmane dans une situation très critique au Québec, où ils étaient toujours appelés à se justifier et à se défendre de ce qu'ils ne sont pas. Suite à cela, une commission a été nommée pour étudier cette problématique, la commission Bouchard-Taylor, et qui a tenu des audiences publiques et des forums où tous les citoyens du Québec, peu importe leur origine ou croyance, pouvaient aller s'y exprimer. C'était évidemment un exercice hautement démocratique et qui a été très apprécié par plusieurs, mais qui a tout de même laissé des cicatrices dans la société et plus spécifiquement chez les québécois et québécoises de foi musulmane, puisqu'on pouvait y entendre toute sorte de propos, incluant des propos d'intolérance, de racisme et d'islamophobie très blessants pour la dignité des citoyens musulmans. Cependant, et ça personne ne peut le nier, on y a également entendu des propos de respect profond envers l'Autre, de grande ouverture envers la diversité et d'appel au dialogue. Personnellement, durant tout ce débat, je constatais qu'il y avait deux Québec. Le Québec des médias, un Québec qui a peur de ses immigrants, musulmans surtout, un Québec intolérant; et le Québec où je vivais, où les personnes que je côtoyais, et qui n'étaient pas musulmanes, étaient déçues de la tournure des évènements, tenaient à maintenir la diversité dans la société, étaient curieuses à comprendre ce qu'était l'islam et qui étaient les musulmans, défendaient souvent des causes de justice sociale ou mondiale; un Québec où les citoyens n'ont pas peur de marcher et manifester pour la justice pour n'importe quel pays dans le monde. Il étaient 200 000 Québécois à être sortis marcher dans les rues en 2003 pour exprimer leur désaccord avec la participation du Canada dans la guerre en Irak, et ils marchent pour l'Afghanistan, pour le Liban, et pour la Palestine. Ce Québec est le Québec qui fait que, malgré ces récents débats médiatiques, plusieurs citoyens musulmans comme moi, continuons à y vivre et à essayer d'y établir des espaces de dialogue basé sur l'ouverture et le respect de l'Autre. Le racisme n'est propre à aucune société mais aucune société n'y échappe !

 

Avec tout ce qu'on a cité auparavant et qui a donc terni l'image des musulmans au Québec, entre autres, certains problèmes sérieux ont commencé à émerger. Le plus important est au niveau de la discrimination à l'emploi. Des statistiques récentes publiées par Statistiques Canada démontrent qu'en 2006, alors que le taux de chômage au Québec était à peine de 6,3% parmi les 25-54 ans, il atteignait environ 28% pour les immigrants Maghrébins installés au Québec entre 2001 et 2006. Ce taux dépasse même celui des immigrants en général. Et les Maghrébins sont suivis de près par les autres Africains. Donc, cette problématique est la principale préoccupation de plusieurs musulmans au Québec, aujourd'hui. L'accès au marché du travail est évidemment une des portes privilégiées pour une intégration réussie dans une nouvelle société d'accueil, en plus que cela représente la sécurité pour les familles. Ce problème de chômage, chez les citoyens d'origine maghrébine, a été relevé pas des activistes depuis très longtemps, auprès du gouvernement. Des actions ont été entreprises par plusieurs d'entre eux pour essayer d'améliorer la situation. Une loi a été adoptée par le gouvernement du Québec et est entrée en vigueur le 1er avril 2001, c'est la Loi sur l'accès à l'égalité en emploi dans les organismes publics. Elle visait à corriger la situation des personnes faisant partie de certains groupes victimes de discrimination en emploi au sein des organismes publics. Elle vise les femmes, les autochtones, les minorités visibles, les minorités ethniques, et les personnes handicapées. Mais, l'application de cette loi reste assez difficile et les résultats très peu observables chez certains groupes spécifiques de la population. En fait, il est certain que la majorité des organismes publics a dit avoir implanté un programme d'accès à l'égalité. Mais, ceci peut très bien signifier qu'ils ont engagé davantage d'asiatiques, de personnes de l'Amérique Latine, etc. Les employeurs ne sont pas obligés d'engager des employés provenant d'une origine spécifique, même si ceux-ci ont les compétences nécessaires pour les postes disponibles. La question a justement été adressée lors d'une rencontre que nous avions eue à propos de cette loi au ministère de l'immigration, et la réponse était qu'il est difficile qu'une loi puisse cibler des citoyens d'une origine particulière. Ce qui est peut-être vrai, mais, entre temps, il faudrait trouver des moyens efficaces pour rétablir la situation professionnelle des citoyens d'origine maghrébine ou africaine et leur donner accès à un emploi digne, parce qu'on sait que ce n'est pas uniquement une question de reconnaissance des diplômes étrangers puisque plusieurs on poursuivi ou poursuivent leurs études dans les universités locales.

 

Par ailleurs, d'autres types de défis s'imposent aux musulmans vivant au Québec. Ces défis proviennent cette fois-ci de l'intérieur. Un des grands problèmes que connaissent plusieurs familles musulmanes concerne les clivages intergénérationnels. En arrivant au Québec, ou en Occident en général, les adolescentes et adolescents vivent, lors des premières années, un grand déchirement. Ces problèmes sont une autre principale source de stress et d'anxiété chez les parents musulmans qui ont peur de perdre leurs enfants dans des pratiques qui sont loin des principes de leur foi. Plusieurs musulmans sont conscients de ces problèmes, mais peu d'actions sont tenues pour venir à bout de cette problématique. Malgré le nombre très croissant des associations et organismes musulmans au Québec, peu d'entre eux sont tournés vers les problèmes intérieurs. La majorité essaie d'être « présente » dans les débats sociaux, comme celui des accommodements raisonnables, du chômage, des certificats de sécurité ou autres. Mais, on néglige l'intérieur même des familles. Une des raisons est également que les organismes ou associations musulmanes, comme Présence Musulmane, fonctionnent principalement avec des bénévoles. Donc, il est difficile d'avoir des projets durables et assez de ressources pour motiver les bénévoles à s'impliquer davantage ou pour recruter plus de bénévoles pour ouvrir de nouveaux projets. Et en passant, les familles musulmanes ne souffrent pas uniquement avec leurs enfants, le taux de divorce chez les musulmans est très élevé maintenant au Québec.

 

L'autre défi auquel les musulmans doivent faire face au Québec et qui est tout de même relié à l'augmentation du taux de divorce concerne le statut de la femme. Comme j'ai mentionné auparavant, le traitement de la femme dans les sociétés musulmanes est le point par lequel l'islam est souvent critiqué. La discrimination souvent institutionnalisée de la femme dans plusieurs sociétés musulmanes est à l'origine de certains comportements adoptés par certains musulmans ailleurs dans le monde, et qui n'aident pas à l'image de l'islam, en général. Mais maintenant, il y a de plus en plus, des femmes et des hommes qui sont sensibles à la question féminine et qui militent pour regagner les droits des femmes dans les sociétés musulmanes. Le travail que ces femmes et ces hommes font est colossal dans certaines sociétés, comme le Maroc, mais reste malheureusement très timide chez les musulmans vivant dans des sociétés, comme le Québec, pour plusieurs raisons. Nous avons essayé à Présence Musulmane, il y a quelques années, de former un groupe d'étude et de réflexion sur la femme en islam et dans les sources islamiques. Un travail qui a été à l'origine initié par Asma Lamrabet au Maroc, et par d'autres groupes en Espagne, par exemple. Asma Lamrabet est auteure de plusieurs articles et livres sur la femme et l'islam, dont le dernier « Le Coran et les femmes : une lecture de libération. » Malheureusement, nous avons dû mettre en veilleuse ce projet très constructif parce que nous étions pris dans tous ces débats médiatisés autour des musulmans au Québec et des accommodements raisonnables. Mais, malheureusement aussi, il est encore très difficile au Québec, de tenir des débats qui réunissent les divers acteurs de la communauté musulmane et discuter de la condition de la femme musulmane; de sa place dans la famille, de sa place dans les mosquées, dans les organismes musulmans, etc. Ces questions restent secondaires pour plusieurs.  Ceux-ci croient que ces questions sur la place des femmes n'ont pas vraiment leur raison d'être, parce que les cultures d'origine auraient tout réglé. Mais, tranquillement, il va falloir comprendre que la situation extérieure et le regard posé sur nous ne s'améliorera que si l'intérieur se réforme, que si l'intérieur accepte de poser un regard critique sur lui-même et de réfléchir sur des stratégies de changement de comportement efficaces.

Évidemment, après tout ce que j'ai dit sur les défis auxquels nous faisons face au Québec, peut-être que plusieurs d'entre vous se demandent pourquoi on y reste ! Non, nous ne sommes pas masochistes J Si plusieurs musulmans continuent à immigrer au Québec, ou continuent à vouloir y demeurer, c'est que souvent, c'est dans les sociétés occidentales qu'on retrouve plusieurs valeurs islamiques; des valeurs et principes qui sont malheureusement souvent absentes ou presque dans les sociétés musulmanes. Dans le temps du prophète (paix et bénédiction sur lui), tout le monde avait le droit à son opinion. Il prenait le temps de consulter ses compagnons et la population sur les questions qui touchaient l'avenir de la cité; il avait donc une approche démocratique. Il permettait une liberté d'expression à toutes et tous. Cette liberté permettait d'enrichir les débats et pouvait aider grandement à faire avancer les idées. Nous n'avons malheureusement pas souvent accès à cette liberté dans les sociétés musulmanes, alors qu'elle est davantage présente en Occident. Au Québec, ça se traduit par exemple, par la possibilité d'avoir ses propres publications. Par exemple, il y a plusieurs médias communautaires, que ce soit des chaînes de télévisions alternatives, de radio ou des journaux produits par des citoyens d'origine maghrébine, par exemple. D'autres groupes de citoyens partageant la même origine ethnique ont également un journal hebdomadaire ou des émissions spéciales sur un canal, qu'on appelle le canal communautaire. La liberté d'expression au Québec signifie également que tout le monde et tous sont critiquables. Les citoyens peuvent avoir accès à des tribunes médiatiques et exprimer leur grand accord ou leur profond désaccord avec le gouvernement ou le pouvoir en place. Évidemment, il n'y a pas de perfection nulle part, et plusieurs oublient souvent qu'une liberté s'accompagne ou doit s'accompagner d'une responsabilité et d'un minimum de civisme; mais ça, c'est le revers de la médaille !

 

Il y a aussi comme j'avais mentionné au début, au Québec, la première mosquée qui a été érigée en 1965. Aujourd'hui, à Montréal seulement, on compte plus de 60 mosquées. Plusieurs grandes mosquées ont été également construites dans le reste du Québec et du Canada. En plus d'être des lieux de culte, nombre de ces mosquées offrent également des cours d'arabe et de Coran aux enfants, permettent à des associations de s'y regrouper et de discuter leur programme, permettent à des groupes de femmes ou d'hommes de se réunir en groupes de discussion spirituelle. J'étais surprise par exemple quand je voyais qu'à Montréal, des mosquées étaient ouvertes entre les heures de prière, alors que dans certains pays musulmans, je pense au Maroc par exemple, elles ferment; elles ferment parce qu'on ne veut pas que les gens s'y assemblent. On a peur de ce que les gens peuvent y dire. Il y a une espèce de méfiance envers ses propres citoyens qui finit par créer de la frustration chez ces mêmes citoyens et un sentiment de détachement envers leur pays. Alors, cette liberté d'assemblée est très précieuse et on ne s'en rend compte que lorsqu'on voit comment elle manque chez d'autres. C'est sûr que dans le chapitre des libertés, je peux en citer plusieurs et à chaque fois faire le lien avec leurs manques dans certaines sociétés musulmanes.

 

Le peuple Québécois est un peuple reconnu également par son grand pacifisme, et c'est pour cette raison qu'il manifeste toujours contre les différentes guerres qui touchent diverses régions du monde. On retrouve également au Québec une solidarité sociale très développée. Il y a une culture du bénévolat très noble. La multiplication des organismes communautaires et des organismes de bienfaisance fait baigner le Québec dans un climat de solidarité qui lui est très propre.

 

En fait, la raison pour laquelle j'ai dit que les musulmans retrouvent les principes islamiques au Québec par exemple, c'est qu'il faut justement qu'on comprenne que les valeurs et les principes islamiques n'appartiennent à aucun peuple en particulier. Ils n'appartiennent pas aux Arabes, ni aux Indonésiens, ni aux Sénégalais. Le prophète (paix et bénédiction sur lui) n'a jamais manqué de rappeler que le message qu'il avait à transmettre était universel, et donc, pouvait s'appliquer à tous les peuples. L'universalité du message de l'islam signifie donc qu'il peut s'inscrire dans n'importe quelle culture. C'est là, le grand défi maintenant pour les musulmans vivant en Occident. Il y a le penseur Tariq Ramadan, que vous connaissez probablement tous, et qui avait justement entamé cette réflexion sur le concept d'une culture occidentale islamique. L'image qu'on a d'un autre penseur est que l'islam et la culture sont comme une rivière. L'eau de la rivière coule et prend la coloration du fond de celle-ci. L'islam est cette eau qui prend la coloration de ce fond, qui est la culture. C'est ce qui fait que l'islam au Sénégal n'est pas pratiqué de la même façon que l'islam au Maroc, que celui en Indonésie ou que celui au Canada. Mais, il faut faire attention en disant cela, parce que ça ne veut pas dire qu'il y a plusieurs islams. Les principes islamiques sont les mêmes, avec toute les divergences qu'ils comportent et qui ne dépendent pas nécessairement des origines culturelles mais davantage des écoles de pensée. Il y a un Islam… et plusieurs cultures islamiques. Dans une culture donnée, tout ce qui ne contredit pas l'éthique islamique devient alors islamique. Présentement, le défi des musulmans au Québec, par exemple, c'est de trouver les moyens de bâtir une identité islamique et québécoise à la fois; de trouver tous les points de convergence entre ces deux sphères de leur identité pour pouvoir les conjuguer ensemble et retrouver une certaine paix intérieure.

 

Par Asmaa Ibnouzahir - Publié dans : Entre Texte et Contexte
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