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Lundi 9 mars 2009 1 09 /03 /2009 09:57

 

Des droits humains et de la guerre des civilisations...


Intervention de Karine Gantin, à la Rabita des Oulémas du Maroc.

 Lancement du GIERFI, 24 octobre 2008, Rabat.

 

 

Je tiens d’abord à vous remercier pour votre invitation. C’est un grand honneur pour moi que de partager ce moment important des débuts du GIERFI. Permettez que j’y décèle, non sans émotion, un signe de connivence avec les fondatrices de ce nouveau groupe de réflexion, une connivence à la fois amicale, intellectuelle, politique, et peut-être aussi spirituelle. Ma présence parmi vous s’explique également comme une nouvelle preuve de l’hospitalité musulmane envers l’étranger, une attention envers l’autre qui puise ses racines dans le savoir-vivre ensemble et une spiritualité profonde. Il faut y voir enfin, très certainement aussi, l’indice que le GIERFI se positionne dès ses débuts non seulement dans la perspective d’un débat interne à l’islam, mais aussi, en outre, en tant qu’acteur sur la scène internationale du féminisme et plus généralement de la vie des idées.

Nous cherchons, toutes et tous, l’absolu. C’est notre pente humaine naturelle depuis l’enfance. Une pente ascendante. Mais aussitôt que nous le cherchons, nous nous trouvons pris en étau dans les contradictions, les paradoxes, les violences, de ce monde. Des violences « absolues », pour ainsi dire, consensuelles, et que nous définissons parfois comme crimes contre l’humanité ; c’est là notre cadre de référence commun à l’intérieur duquel nous pouvons en théorie agir et négocier entre tous. Un deuxième niveau de lecture du monde est celui des violences dénoncées par certains, mais légitimées par d’autres pourtant au nom de circonstances atténuantes ou de principes supérieurs ; la mise en exergue de ces violences-là est l’objet même du politique, qu’il s’agisse de passes d’armes verbales ou de passes d’armes réelles... Du moins le débat est-il ici explicite. Et puis, enfin, il y a des violences totalement tues, qu’on appelle parfois des non-dits, et dont le non-dit même peut être violence. Elles sont les plus difficiles à faire surgir politiquement, parce que précisément elles sont l’angle mort de notre champ de vision collectif, qui les repousse à sa marge, hypocritement ou inconsciemment. Les frontières entre ces trois niveaux de violences, et d’action nécessaire, ne sont pas étanches. Elles se modifient selon les époques, les pays, les groupes humains, et au gré des rapports de force et des batailles politiques...

Je crois profondément que les atteintes aux droits et à la dignité des femmes relèvent de trois catégories à la fois. Or, ces trois catégories ne sont pas égales entre elles. La première, celle des violences repérées comme absolues, et donc corollairement des normes universelles consensuelles et contraignantes, nous ne devons jamais perdre de vue que, si nous n’en faisons pas le soubassement des deux autres plans d’action, le reste pourrait vite n’être qu’un château de cartes qui s’effondre... Voilà pourquoi la question du féminisme et des droits universels importe.

Le féminisme est un combat pour les droits humains universels au sens qu’il vise l’égalité des droits entre tous les humains, indépendamment de leur sexe. Pourtant, en réglant cela dans ses différents textes fondateurs, voilà bien longtemps déjà, les Nations Unies n’ont rien réglé. Bien sûr, la contestation actuelle de la légitimité de l’ONU et son inefficacité récurrente n’y sont pas étrangères. Mais le cœur du problème se situe d’abord dans la capacité de résistance du système patriarcal, une matrice sociale, culturelle, économique et politique qui gère tous les niveaux des relations entre les humains... Ensuite, pour comprendre un peu mieux, il faut écouter aussi le bruit du monde : je veux dire les enjeux géopolitiques multiples du présent, l’hégémonisme du Nord en constant renouvellement, l’aggravation des enjeux de la survie écologique planétaire, et donc l’aiguisement accru des rapports de pouvoir qui en découle, enfin et bien sûr encore, la sortie sans fin de la période des décolonisations, dans sa dimension de succès politique inabouti chez les décolonisés, et de mémoire non soldée entre ex-colonisateurs et ex-colonisés, d’autant moins soldée que les rapports de force transnationaux entre eux persistent en se transformant.

C’est dans ce cadre-là que, bien avant le 11 septembre, les cultures ont ainsi été mises en opposition au concept d’universalité des droits humains, piégeant comme chacun sait la question des droits des femmes. En témoignent notamment les débats politiques autour de la CEDAW, la Convention internationale pour l’élimination de toutes les discriminations à l’égard des femmes. Le droit pour les Etats d’émettre des réserves sur certains chapitres de sa mise en application avait été finalement accepté par l’ONU. Or, ces réserves ont d’abord été le fait d’Etats autoritaires qui, au nom d’une prétendue défense de leurs cultures nationales, se redoraient pour certains leur blason de manière largement populiste et à bon compte vis-à-vis de leurs peuples, alors même qu’ils les réprimaient et les affamaient de l’autre main. Malgré cela même, une riche querelle intellectuelle a finalement émergé. Non seulement a été posée enfin la question du kidnapping par le Nord des valeurs d’universel au profit de sa seule légitimation. Mais en outre, il est devenu plus difficile à terme de parler des droits humains comme de l’édiction simplement de normes universelles supérieures et contraignantes : les discours des droits humains les plus forts les présentent aujourd’hui, mieux que jamais, comme devant inclure par définition leur propre manuel de transcription, comme devant être corrélés automatiquement à une stratégie d’appropriation et de mise en œuvre par les individus et les peuples eux-mêmes là où ils sont. De ce débat passionnant et houleux, les droits humains universels comme le féminisme sont sortis tous deux relégitimés, et surtout, dotés d’outils supplémentaires de réflexion et d’action. Hélas, la persistance des tensions internationales et leur renouvellement violent depuis le 11 septembre menacent déjà de faire oublier l’essentiel de ces avancées.

Mais le féminisme rejoint la question de l’universel d’une autre manière encore, du moins si l’on se situe dans une perspective d’émancipation politique ou dans une perspective spirituelle. Cheminement philosophique, le féminisme peut être en effet une voie particulière de contemplation de l’universel, un moyen de toucher celui-ci au terme d’un parcours en propre, contemplation du lien social, de ses difficultés et de ses contradictions, examen du mystère de la relation à l’autre. Le féminisme peut être un humanisme. Or, soyons lucides : l’exclusion du pouvoir politique si souvent évoquée à propos des femmes en cache une autre, beaucoup plus tabou en réalité : l’exclusion pour elles du droit au chemin de sagesse, et a fortiori du droit d’exercer une quelconque autorité morale...

C’est ainsi que les voix féministes se retrouvent encore trop souvent à ne pouvoir progresser à travers le monde que par le seul mode du lobbying, quelle que soit l’ampleur initiale de leurs discours. Ce constat cache un échec collectif évident. Le féminisme occidental, par exemple, se remet encore difficilement de ce faux moment d’absolu des années dites de libération, les grandes luttes émancipatrices des années 70. Toutes les libérations ont leurs faux-semblants dangereux qui rendent les lendemains amers. Certes, les avancées de ce féminisme occidental ont été majeures. Mais elles se situent aussi historiquement, géographiquement, socialement, économiquement et culturellement. En outre, les gains concrets de ces luttes, que ce soit dans la société ou l’intimité des foyers et des couples, sont très inférieurs aux espérances portées. Et puis, pour comprendre, il faut évoquer encore les polémiques concernant la « concurrence » que le féminisme a fait vivre aux autres luttes, je pense à la lutte des classes, ou aux luttes nationales de libération par exemple. Certes, le féminisme a accru sa légitimité face à ces autres luttes, dans la théorie au moins, qui n’est jamais sans effet politique. Mais c’est déjà beaucoup moins vrai dans les mentalités. Dans la pratique, au final, les femmes restent ainsi largement renvoyées par leurs sociétés à un problème de type communautaire : enjeux de quotas, obligation « politiquement correcte » de les mettre en tribune ou à l’affiche d’un gouvernement, etc. Les hommes dirigeants traitent pour la plupart la place des femmes comme un sujet contraint !

Une partie des féministes occidentales a, dès lors, au fil du temps, par compensation, stylisé ses luttes de libération passées comme un moment absolu. Au lieu de reprendre de la vigueur face aux défis de la guerre des civilisations et à la visibilité renouvelée des femmes au cœur des polémiques actuelles, au lieu de retrouver leur souffle libertaire initial de contestation de l’ordre moral établi, et leur créativité théorique passée, une partie des féministes a accepté une légitimité à prix réduit… qu’on leur offrait soudain sur un plateau : intervenir aux côtés des grands de ce monde dans l’arène même de la Géopolitique internationale ! Quel dédommagement royal…

Féministes occidentales ou « occidentalisées » en viennent à faire ainsi alliance explicite aujourd’hui en effet avec des Etats pour défendre ensemble l’universalité des droits des femmes. D’une lutte libertaire et de contestation à vocation d’émancipation universelle, ces féministes ont fait une cause civilisationnelle au profit des tendances sécuritaires voire guerrières des pouvoirs dont elles-mêmes dépendent. Les Etats du Nord, ceux-là même dont les dirigeants incluent en ronchonnant la nécessité de promouvoir des femmes à leurs côtés, et les dédaignent souvent dans la pratique, s’approprient pendant ce temps le monopole de l’universalisme et les avancées du féminisme ensemble, eux qui récemment encore ridiculisaient ce dernier... Une large partie des féministes, ainsi amadouées, soutiennent désormais, mieux que jamais, des discours au minimum ambigus, voire explicitement impérialistes, racistes, méprisants ou discriminants à l’égard de communautés, de couches populaires ou immigrées dont elles occultent au passage les dynamiques internes et les luttes. A l’instar des Etats de l’Occident, elles accaparent les valeurs universelles et s’en proclament les seules légitimes gardiennes. Tout cela au nom d’une guerre des civilisations et d’un capitalisme en phase critique, récupérés parfois également sous le vocable pratique de « politiques antiterroristes » ! Mais qu’est allé faire le féminisme dans cette galère ?!

Et pourtant. Malgré ce dévoiement, le féminisme, en tant que bataille particulière pour les droits humains universels, reste riche de pistes utiles nombreuses et prometteuses pour le temps présent. C’est avec cette défense du féminisme que je veux finir. Le féminisme mené à son terme, c’est en effet des droits égaux pour tous, et donc au final la pleine reconnaissance de l’autre. C’est la prise en compte de cet autre, en tant que semblable et autre à la fois, non pas l’autre de la nation ou de la communauté voisines, mais l’autre en tant qu’intime, bref impossible à présenter comme adversaire absolu et durable... Nous touchons ici le fondement même des droits humains, mais aussi le début de la démocratie, de l’humanisme, de la tolérance, du respect, du lien social. Nous voici en tant que féministes à défendre la nécessité de composer tous ensemble pour avancer, non dans une opposition systématique entre les sexes, mais dans une négociation constante, parfois audacieuse et brutale, mais parfois aussi subtile et endurante. Le féminisme porte avec lui finalement dans sa corbeille de mariée non seulement tous les prémices de l’humanisme et de la sagesse, mais aussi les fondements même du politique au sens le plus le plus noble, en tant que négociation de longue haleine doublée d’une visée transformatrice globale.

Deuxièmement, s’il consent à s’appuyer sur les droits humains universels, qui par définition ne souffrent aucune hiérarchie entre eux et sont un impératif constant, le féminisme rappelle en toute logique aux sociétés où il se meut que les droits des femmes ne peuvent passer à la trappe au profit d’autres enjeux qui seraient, comme toujours, « plus urgents », qu’il s’agisse d’enjeux sociaux, économiques, nationaux, religieux, géostratégiques, qu’importe ! Les féministes n’ont pas à rougir d’insister sur les droits des femmes au beau milieu d’une lutte collective d’une autre nature : ce faisant, elles sont dans leur droit, mais en outre, elles pointent du doigt les crispations de pouvoir à l’intérieur de celle-ci, elles empêchent la lutte politique ou le mouvement social concernés de s’enfermer dans une dérive elle-même potentiellement suicidaire, inhumaine, voire totalitaire : sans ces efforts immédiats et constants en faveur des droits des femmes qu’il nous faut savoir mener ensemble, demain, il sera, très probablement, trop tard.

En conclusion, je veux revenir sur l’initiative du GIERFI. Le féminisme musulman n’est pas ce qu’il dit. Il est contraint de répéter qu’il se consacre avant tout à la lecture des textes sacrés, mais en même temps, il est pris dans le nœud des contradictions internationales actuelles, qui ne sont d’ailleurs pas totalement étrangères d’ailleurs à son propre dynamisme. Considéré comme occidental et traître par une partie des musulmans, et comme musulman et donc dangereux par les Occidentaux, il est malgré lui un objet politique international.

Or, entré « presque malgré lui » dans l’arène politique, le féminisme musulman se saisit de l’universalité des droits humains comme d’une valeur qu’il ose s’approprier au nez même de l’Occident judéo-chrétien qui en revendique l’exclusivité, et comme d’un outil aussi pour promouvoir concrètement les droits des femmes en dépit de certaines réticences musulmanes. Tactique, il invoque en outre les droits humains universels pour défendre son simple droit à l’existence en tant que voie particulière du féminisme. C’est une façon notamment de couper court à la peur occidentale de l’impérialisme musulman (le fameux esprit de conquête de l’islam), et en l’occurrence ici à la perversité prêtée au féminisme musulman de vouloir imposer une lecture islamique à tout le féminisme, bref, bien sûr, de le détruire de l’intérieur... Mais ce faisant, le féminisme musulman se met à dos aussitôt une partie des acteurs musulmans qui y dénoncent une trahison, car ceux-là, tout comme de nombreuses féministes du Nord, considèrent eux aussi le féminisme comme exclusivement occidental, et le recours aux droits humains, qui plus est, comme une trahison culturelle, une façon de nier les valeurs de l’islam, perçues comme possiblement substitutives, en tout cas autosuffisantes, en termes d’universalisme. Si alors, pour rassurer et compléter le discours sur ce qu’il est, le féminisme musulman ose rappeler sa foi, et la foi en l’universalisme des valeurs portées par l’islam lui-même, le voici de nouveau renvoyé au mur occidental, celui cette fois de la peur d’une double échelle des valeurs, qu’on appelle parfois aussi le double discours... Le fameux double discours… Quand il s’agit de personnes en position dominante, on parle d’adaptation stratégique, d’incontournable complexité politique. Quand il s’agit de personnes classées par les dominants comme leurs subordonnées ou leurs challengers, on parle de double discours et de fourberie. Deux poids deux mesures. Aux uns, l’intelligence des situations et la négociation politique noble, aux autres la duperie. Qui essentialise qui dans l’histoire ?

Cela dit, cette question de la double échelle des valeurs, religion et droits humains, reste troublante. Non par l’absence de réponses apportées. Il en existe de nombreuses qui sont subtiles, complexes, humanistes et « rassurantes ». Mais parce que la complexité même de ces réponses chahute la sérénité du champ du politique qui lui préfèrerait une uniformité mécanique, avec des valeurs implicites non questionnées. Or, ce qui s’ouvre ici soudain par cette double échelle des valeurs de la foi intime et des droits humains universels, tous deux contraignants, c’est la question métaphysique, au cœur même du politique. Plus qu’un danger majeur, dans le cas du féminisme musulman qui aujourd’hui nous rassemble, c’est cette béance métaphysique soudaine au beau milieu de certitudes convenues qui dérange, comme un chahutage philosophique insupportable, auquel il faut toute la force du politique soudain obligé de se redéployer pour faire face, entre norme à réaffirmer, négociation à mener face à ces nouveaux acteurs, et retour critique enfin sur certains présupposés qu’on croyait acquis et qui sont menacés soudain d’être invalidés. Les chrétiens européens en politique ont vécu peu ou prou la même histoire de méfiance et de dénigrement.

Enfin, il est une dernière sorte de dérangement apporté par le féminisme musulman. Celui, à l’intérieur même du féminisme, de la notion d’égalité. Appuyé sur une culture religieuse historique, le féminisme musulman se rapproche en effet des féminismes du Sud enracinés dans les luttes environnementales populaires portées par des femmes, qui se construisent d’emblée avec la pensée implicite d’une différence entre l’homme et la femme, au regard des rôles dévolus à chacun par la vie. Rien n’est plus déroutant aux yeux d’un féminisme occidental qui se perçoit comme normatif, et qui a grandi dans des sociétés individualistes et largement technologisées, pour ainsi dire humainement abstraitisées. Sans développer davantage, je constate qu’entre ces deux visions féministes de l’humanité existe une ligne de fracture qui est l’objet de méfiances réciproques durables, voire de mépris, et je parle ici pour ma part en particulier des féministes occidentales, quand celles-ci ne cèdent pas sinon à une tout aussi regrettable vision romantique ambigüe qui rappelle notamment les critiques d’Edward Said à propos de l’orientalisme : elles tolèrent ou même vénèrent des initiatives « différentes », mais cachent mal ce faisant une forme à peine déguisée de paternalisme.

Le féminisme musulman peut apporter toutes les preuves de ses fondements, de son intérêt, et de sa beauté. Il reste au final un caillou dans la chaussure du monde. Et pourtant il apparaît bien comme l’une des voies du féminisme en quête d’universel, capable d’aider à définir cet universel plus en profondeur, capable en outre de s’appuyer sur le champ des droits humains pour en faire une arme de transformation politique de l’intérieur même des communautés, sans s’y restreindre ni les figer. Son potentiel critique, l’anomalie qu’il représente dans chacun des « camps » du fait de la période, empêchent enfin de part et d’autre la rigidification des fronts de la guerre des civilisations. Dissidence presque malgré lui, partout où il parle, il est profondément, définitivement, géostratégique… Curieux sort, pour ce qui est d’abord à mon sens au départ un humanisme. Il lui reste en tout cas à travailler au plus près de ces constats. Ce que les fondatrices du GIERFI font subtilement déjà avec force et créativité depuis longtemps. Les résultats leur sont assurés, quand bien même modestes peut-être, et non révolutionnaires hélas sans doute. Ainsi va pourtant le chemin magnifique et ardu du politique, mais aussi de la Connaissance, plus solitaire toujours au final qu’on ne voudrait, mais porteur à terme de changements profonds, et si vous me permettez ce mot issu de ma culture chrétienne qui est une valeur en partage, porteur d’espérance, pour toutes et tous.

Karine Gantin, est secrétaire générale de Citoyennes des Deux Rives, et elle est également membre du réseau européen Helsinki Citizens’ Assembly

 

 

 
Par Karine Gantin - Publié dans : Femmes et Droits Humains
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Lundi 9 mars 2009 1 09 /03 /2009 09:39

Conférence dans le cadre de la Journée de la femme à l'Université du Québec à Montréal

Par Asmaa Ibnouzahir.
Montreal, le 08 Mars 2007

 

Avant de commencer, je tiens à partager avec vous deux petits points par rapport au titre du panel de ce soir : Être musulmane en Occident. Premièrement, par rapport à la première partie « être musulmane ». Je crois qu'il est très important de souligner qu'il y a différentes façons d'être musulmane, et c'est un peu le but aussi du panel de ce soir. Être musulmane, peut aller d'une musulmane très occidentalisée, qui ne jure que par la modernité telle que définie par l'Occident et qui se dit aussi dans certains cas « musulmane athée », à la musulmane qui est très traditionnelle et qui a bien assimilé les enseignements religieux ou les valeurs et normes sociales qu'on lui a inculquées, même si celles-ci vont à l'encontre de la reconnaissance des ses propres droits. Entre ces deux extrêmes, il y a évidemment place à une très grande diversité, culturelle, ethnique, ou même au niveau du degré de pratique religieuse. On est alors loin du modèle unique que peuvent nous projeter les médias et qui présente la femme musulmane comme une femme qui nécessairement porte le voile, non instruite, soumise, opprimée par les hommes de son entourage, et ce peu importe son lieu de résidence ou sa culture d'origine. Le deuxième point est par rapport à l'Occident. Je crois qu'il serait plus juste de non pas parler d'un Occident, mais plutôt de sociétés occidentales, qui malgré qu'elles partagent plusieurs valeurs communes, ont quand même chacune leur particularité que ce soit au niveau de la culture, de l'histoire ou même de la façon dont chacune vit ces mêmes valeurs universelles, c'est-à-dire qu'on peut facilement remarquer quelques nuances et quelques subtilités dans la façon que chaque société va vivre et interpréter une même valeur. Ceci est important à noter, parce qu'on assiste de plus en plus, devant des problématiques sociales, à un désir de certains d'avoir des solutions prêt-à-porter; c'est-à-dire qu'il y a des personnes qui, en cherchant à voir comment tel ou tel pays règle une certaine situation, veulent en fait importer des modèles tout faits et les appliquer ici, en faisant fi des spécificités de la culture et de la société québécoise. Je pense qu'il faudrait qu'il y ait plus de voix qui s'élèvent dans l'autre sens et qui réclament une plus grande reconnaissance et une considération plus accrue des caractéristiques particulières de notre société, par respect au peuple québécois et à sa mémoire. Je pense par exemple à l'acharnement qu'ont certaines personnes à idéaliser le modèle français et à vouloir à tout prix importer ici les solutions que la France adopte face à certaines situations comme le voile par exemple, alors que la France est, selon moi, plutôt un modèle d'échec au niveau de l'intégration socio-économique de ses minorités ethniques et on devrait être plus attentif à la façon avec laquelle on analyse cela.

 

Justement ce soir, ce dont j'aimerais parler c'est cette question de l'intégration. Je pense que le premier problème qu'on rencontre par rapport à cette question, c'est qu'on ne s'entend pas sur la définition même de ce concept. Souvent dans les médias, on assiste à des débats et des discussions, soit par rapport à l'intégration ou autres, qui selon moi, sont souvent soit des dialogues de sourd soit des faux débats. Dans le premier cas, plusieurs personnes vont débattre sur les problématiques reliées à un certain concept, sans qu'ils aient pris la peine de partager dès le départ leur définition respective de ce concept. Donc, chacun débat sur un sujet différent finalement. Dans le deuxième cas, ce sont des débats qui vont plus dans le sens d'un monologue, c'est-à-dire qu'on va avoir autour d'une même table des gens qui, même s'ils ont l'air différent ou ont des noms exotiques, disent ce qu'on veut entendre et confirment une certaine image qu'on veut maintenir dans la tête du public; et on écarte ceux qui pourront peut-être amener des idées nouvelles ou pousser la réflexion du public vers de nouvelles pistes.

 

Personnellement, ma conception de l'intégration a changé à travers le temps, ce qui est normal, puisque je suis arrivée ici à l'âge de 14 ans. Cette conception s'est beaucoup plus clarifiée pour moi après que j'aie vécu un retour vers la spiritualité il y a environ 3 ans. Au début, j'avais reçu l'islam comme héritage et pour moi, il se limitait en une croyance en un Dieu unique suivie d'une série de permissions, d'obligations et d'interdictions et je crois que c'est là le plus grand problème dans les sociétés à majorité musulmane. C'est la façon dont on présente l'islam aux enfants et c'est la façon dont c'est vécu en général. Je trouve qu'il y a une compréhension très superficielle et terne de l'islam. On ne retient de la religion que les aspects techniques qu'on applique souvent sans trop savoir pourquoi. Donc, je pense qu'en arrivant ici, ce qu'on vit en tant que jeune, c'est premièrement un déchirement. Un déchirement qui va créer une certaine schizophrénie, qui fait que les jeunes jouent des doubles rôles. À la maison, ce sont les jeunes maghrébins ou pakistanais ou autres, dont les parents, par peur de perdre leur culture d'origine, tentent de la rendre encore plus présente et visible à la maison. À l'extérieur, ces mêmes jeunes sont des jeunes québécois qui essaient de passer inaperçus et qui ont intégré les grandes lignes de la culture québécoise, tel que ça leur est présenté dans leurs écoles, plus vite que leurs parents. Il y a alors un clivage qui se creuse entre eux et leurs parents, qui fait qu'ils se sentent de plus en plus étrangers dans leurs propres familles. Ça, c'est à ajouter à tous les défis que tous les adolescents doivent surmonter en général.

 

Je crois que dans mon cas, l'intégration durant cette période de ma vie, signifiait comment vivre musulmane à la maison et occidentale à l'extérieure. C'est un peu ce que plusieurs personnes veulent avoir ici quand ils disent par exemple que la religion est une affaire privée, et qui n'a pas sa place dans les lieux publics, par respect pour le principe de laïcité. Là encore, on doit s'asseoir et réfléchir sur la définition de ces concepts. Qu'est ce qu'on veut dire par domaine privé et comment définit-on la laïcité? Ça peut paraître simple comme question, mais quand on y pense, c'est assez complexe de définir ce qu'est le domaine privé. Est-ce que c'est juste ma maison? ma maison et ma voiture? Est-ce que mon corps compte dans le domaine privé, parce que je pense que le bon sens dirait que s'il y a quelque chose de très privée à chacun c'est bien son corps. Alors, si c'est si privé que cela, pourquoi tout ce débat autour du voile. Ou encore la question de la laïcité. Premièrement, le Canada et le Québec ne se présentent pas comme états laïcs. Au Québec, la lutte qu'a mené le peuple a conduit à une séparation entre l'Église et l'État. Ce qui est un des principes de la laïcité. Mais la laïcité est non seulement la non-ingérence de l'Église, ou des institutions religieuses en général, dans les affaires de l'État; c'est également la neutralité de l'État par rapport aux affaires religieuses, c'est-à-dire que l'État ne doit pas se définir comme appartenant à aucune religion spécifique et doit donc les considérer toutes au même niveau. On est très loin alors, de la laïcité extrémiste que certains réclament ou comme elle est vécue en France, et qui vise à contraindre les individus dans la société à être laïques et à n'exprimer aucunement leur appartenance religieuse en public. Dans ces cas là, alors, la laïcité devient elle-même comme un dogme parce qu'on cherche à ce que tout le monde ait l'air areligieux, ce qui est paradoxal. La laïcité est un principe applicable aux institutions et non aux individus. Mais là, il faut faire attention quand on parle de laïcité d'état, parce qu'il y a eu des dérapages qui ont été vite récupérés et amplifiés par les médias. Quand on entend parler par exemple de la croix sur le Mont-Royal, des sapins de Noël ou des vœux de Noël, je crois que personne de sensé n'est sorti réclamer qu'en entendant un politicien souhaiter des vœux de Noël en public, il se sentait lésé dans sa foi. Je pense qu'il faut faire preuve de bon sens et ne pas embarquer dans cette mascarade médiatique qui parfois, à partir d'hypothèses seulement, réussit à attiser les tensions sociales.

 

Donc, pour revenir à cette période, où justement j'essayais de laisser le plus gros de la religion à la maison, ça a été pour moi une période où au lieu de sentir que je m'intégrais dans la société, je sentais plutôt que je me désintégrais en ma personne parce que j'avais de moins en moins d'intégrité envers les différentes composantes de mon identité. Parce que dans le fond, notre identité n'est pas monolithique. Notre identité est comme un casse-tête composé de différents morceaux selon les différents rôles que nous jouons dans notre vie. C'est-à-dire, on est à la fois femme, musulmane, étudiante, fille d'un tel, sœur d'une telle, et chacune de ces sphères définit une partie de notre identité et de notre façon d'être. Le problème est lorsqu'on essaie d'ignorer complètement une partie de notre identité au profit d'une autre. Donc, pour moi, il a fallu qu'un moment donné, je m'arrête et je réfléchisse à la façon avec laquelle j'allais vivre mon identité québécoise musulmane, de quelle façon j'allais construire et surtout personnaliser cette identité.

 

Alors, à travers un cheminement spirituel, j'ai évidemment pris la décision de porter le voile, mais le plus important c'est que j'ai compris deux principes en islam qui allaient grandement m'aider à détruire cette dissonance que je vivais, et qui faisait qu'il y avait toujours un conflit entre ce que j'étais et ce que je devenais. Le premier de ces principes est la compréhension de la globalité de l'islam. Pour la première fois, je comprenais que l'islam n'était pas uniquement une série de pratiques cultuelles comme la prière et le jeûne ou encore une série d'obligations et d'interdictions, mais que c'était tout ce qui touchait le cheminement de l'humain. Et c'est là, le vrai sens de la charia. La charia, souvent définie d'une façon simpliste et erronée par plusieurs, comme étant les tribunaux islamiques, est premièrement et avant tout, tout ce qui touche le comportement humain et sa relation envers lui-même, envers les autres, envers son environnement et envers son Créateur. Donc, ce principe de globalité, concrètement et dans la pratique de tous les jours, se traduisait pour moi ainsi : que l'islam, c'était autant la prière que toutes les actions que je pouvais faire pour protéger l'environnement par exemple, le recyclage, le covoiturage, l'économie de l'eau. Ce sont des actions que je pratiquais avant, mais que je ne reliais aucunement à l'islam. Maintenant, la différence est que je suis capable de les faire et sentir que je les fais autant parce que je suis musulmane que parce que je suis québécoise; ce que ça fait, c'est que ça créé plus de cohérence entre ces deux sphères de mon identité. Et cela est juste un exemple, il y a d'autres actions aussi qui ont pris un tout autre sens pour moi après que j'aie décidé de voir comment l'islam et la culture québécoise pouvaient vivre ensemble et tout ce qu'ils avaient en commun; des valeurs comme la solidarité sociale, le sens de l'efficacité au travail, ou encore la maîtrise de la langue française. Quand on dit qu'en islam, il est recommandé de s'adresser aux gens en utilisant leurs langages d'un côté, et quand on voit la place qu'occupe la langue française comme valeur québécoise, je crois que pour moi, je me sens alors doublement encouragée pour la promotion et la protection de la langue française ici.

 

Le deuxième principe qui m'a aidée à trouver le moyen de construire une culture hybride, est celui de l'universalité de l'islam. C'est-à-dire que le message de l'islam n'a pas été conçu pour les arabes du 7ème siècle. Il n'appartient ni à un peuple particulier, ni à une culture particulière, ni à une époque particulière. Il comprend des valeurs qui transcendent les barrières du temps et de l'espace. Les outils que ce message porte en lui, lui garantissent son applicabilité peu importe le temps ou le lieu.  Ces outils sont par exemple, la relation forte existante entre la raison et la foi, qui fait que le musulman est constamment appelé à utiliser sa raison pour cheminer dans sa foi à plusieurs niveaux. Le deuxième outil est le principe du réformisme. En tant que musulmane, je dois savoir que pour chaque époque il y a une lecture des sources scripturaires qui doit être contextualisée; c'est-à-dire qu'on est appelé à fournir des efforts de rationalisation qui vont nous pousser, tout en respectant les principes et les textes islamiques, à être capables de comprendre les écrits selon le contexte spatial et temporel dans lequel on vit. Ceci, pour moi, était très important parce qu'en fait, ça me démontrait comment l'islam pouvait s'appliquer à ma réalité ici au Québec au 21ème siècle.

Donc, ce sont là comme je disais les deux principes, la globalité et l'universalité de l'islam, qui m'ont guidée dans mon cheminement pour redéfinir mon identité en essayant de me concentrer sur toutes les convergences que pouvaient avoir les principes islamiques et les valeurs québécoises et essayer d'être, non pas une musulmane en Occident ou au Québec, mais une québécoise de confession musulmane.

 

Pour finir, j'aimerais ajouter un mot par rapport aux messages lancés par plusieurs et même par des politiciens, comme les Mario Dumont de notre société, quand ils disent qu'en venant ici, les gens devraient adopter complètement toutes les valeurs et la façon de vivre d'ici. Je crois qu'il est important de rappeler qu'il n'y a pas de société parfaite, et que chaque société a ses propres forces et faiblesses. Prétendre, qu'en arrivant ici, les étrangers devraient adopter complètement notre mode de vie d'ici, c'est faire preuve, selon moi, d'un très grand manque d'humilité. On devrait être plus attentif à ce que chacun puisse apporter comme valeur ou comme façon de vivre, et tenter d'avoir des échanges plus constructifs là-dessus.

 

 

Par GIERFI - Publié dans : Entre Texte et Contexte
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Dimanche 8 mars 2009 7 08 /03 /2009 22:52
 

Texte de la conférence tenue à Dakar en mars 2008 en guise de prélude du sommet de l'Organisation de la Conférence Islamique



Avant de commencer, j'aimerais remercier les organisatrices et organisateurs de cette conférence pour m'y avoir invitée, l'ambassade du Canada à Dakar, et je remercie également l'Institut islamique de Dakar pour m'accueillir dans cette salle. J'espère que ma présentation de ce soir et, de façon plus général, mon passage au Sénégal cette fois-ci, pourra répondre jusqu'à une certaine mesure à des questionnements qui se posent actuellement concernant la réalité de l'islam et des musulmans au Canada. À l'ère de la mondialisation et de l'avancement des technologies de l'information, où la nouvelle n'a plus de frontières, le besoin s'avère encore plus criant pour établir des espaces de dialogue direct, ouvert et sincère, pour ainsi mieux comprendre les divers enjeux ou réalités d'ici et d'ailleurs dans le monde. J'essaierai alors ce soir, du mieux que je peux, de peindre un certain portrait des citoyens musulmans au Canada, et plus spécifiquement au Québec. J'aimerais partager avec vous premièrement un peu d'histoire sur la présence musulmane au Canada et au Québec. Ensuite, nous verrons ensemble pourquoi je parle plus spécifiquement du Québec; donc, le contexte québécois. J'aborderai après les défis auxquels les citoyens canadiens et québécois musulmans et musulmanes font face. Des défis autant sociaux, de façon générale, qu'intra-communautaires. Enfin, on conclura avec une réflexion sur les raisons qui nous poussent, nous musulmans, à rester au Canada, ou au Québec.

 

Alors pour débuter, dans un document publié par le sociologue Ali Daher, intitulé « Les musulmans au Québec », on fait mention que l'existence des musulmans au Canada remonte aux années 1870. On les appelait les Turcos, parce qu'ils étaient originaires de pays dominés par la Turquie; ils provenaient du Liban, de l'Albanie, de la Syrie, de la Yougoslavie et de la Turquie. Durant cette période, la politique d'immigration était très restrictive. L'ethnie et la religion faisaient partie des critères de sélection des immigrants jusqu'au milieu du 20ème siècle. Les non-chrétiens n'avaient pas beaucoup de chances à l'immigration au Canada. En 1871, on comptait 13 musulmans seulement selon le recensement. En 1921, 478 musulmans vivaient au Canada, et 645 en 1931. Les premiers arrivants se sont établis surtout en Ontario et en Alberta, puis également au Québec dans les années 30. C'est en Alberta, à Edmonton, en 1938, qu'a été fondée la première mosquée du Canada. Il faut ensuite attendre les années 50 et les années 70 pour que d'autres mosquées et d'autres centres soient organisés dans les grandes régions urbaines. Après l'abolition de la loi restrictive sur l'immigration, le nombre de musulmans est alors passé à un peu plus que 33 370 au début des années 1970, à 100 000 en 1981 et 250 000 en 1991. Actuellement, le nombre de musulmans au Canada dépasse les 700 000. L'origine de ces musulmans a différé selon les contextes sociopolitiques dans le monde, il y a eu la vague de l'Europe de l'Est, l'indo-pakistanaise, l'égyptienne, la libanaise, et actuellement, on est davantage dans la vague maghrébine.

 

Au Québec, ce n'est qu'à partir des années 1960 que le nombre de musulmans va commencer à croître et qu'ils vont commencer à s'organiser aussi. Il y a eu alors la fondation des institutions islamiques, tel que le Centre islamique du Québec qui a été construit en 1965 au quartier de Ville Saint-Laurent à Montréal. En 1991, 45 000 musulmans vivaient au Québec, dont 41 000 à Montréal. Cette ville compte encore le plus grand nombre de musulmans comparativement aux autres régions du Québec. Les dernières statistiques que nous possédons datent de 2001 et dénotaient une présence musulmane au Québec qui se chiffrait à 108 000 personnes. Depuis, leur nombre a beaucoup augmenté encore une fois.

 

 

Si j'aborde la question du Québec de façon distincte, c'est pour deux raisons. Premièrement, je viens du Québec, j'y ai grandi, j'y vis, c'est mon chez moi, et donc, c'est la réalité que je connais le plus. Deuxièmement, le Québec occupe, de par son histoire, sa culture et sa langue, une place particulière au sein du Canada et de l'Amérique du Nord, en général.

 

Principale terre francophone en Amérique du Nord, le Québec, une terre maintenant de plus de 7.5 millions d'habitants, a pu pendant des siècles maintenir le français comme langue officielle. Le Québec a aussi traversé plusieurs luttes internes et avec le reste du Canada pour être reconnu comme une nation ayant sa langue et ses propres valeurs. La particularité du Québec provient aussi de son histoire récente. Celle-ci témoigne d'une très grande transformation, notamment du point de vue religieux et social dans son ensemble. Par exemple, alors qu'au Canada, les femmes avaient obtenu, après une longue lutte, le droit de vote entre 1916 et 1922, il a fallu attendre à 1940 pour que les femmes puissent jouir du droit de vote et d'élection au Québec. Il y a aussi l'époque qu'on appelle la Grande noirceur, et qui se situe entre 1944 et 1959. Pendant cette époque, le Québec a eu comme premier ministre Maurice Duplessis, et a donc été plongé dans un grand conservatisme, où l'emprise du clergé catholique était très forte sur la population et où le climat étouffait toute tentative d'émancipation pour les femmes, les artistes et d'autres membres de la société, etc. Par exemple, plusieurs personnes âgées témoignent aujourd'hui de cette époque où le curé allait frapper aux portes des maisons pour inciter les femmes à avoir des bébés, parce que le rôle de celles-ci était perçu d'abord comme « des machines à enfants » et la contraception était condamnée par l'Église. Il y a aussi ceux qu'on appelle « les Orphelins de Duplessis » qui étaient des enfants illégitimes et qui étaient donc placés dans des asiles pour malades mentaux. Cette époque en était une qui a profondément marqué l'imaginaire québécois actuel, mais également la réalité démographique. Aujourd'hui, la pyramide démographique du Québec porte l'empreinte de cette période où les femmes étaient obligées par le clergé d'avoir une dizaine d'enfants, chacune par exemple. Donc, suite à cela et à partir des années 60, le Québec est entré dans, ce qui est nommé, la Révolution Tranquille, c'est-à-dire que tout d'un coup, la religion quittait les institutions étatiques; l'Église fût écartée. Le Québec devait se moderniser, rattraper le reste du Canada et de l'Occident, et s'ouvrir sur le monde. À partir des années 60, des valeurs se sont cristallisées dans la culture québécoise. Récemment lors d'un évènement autour des valeurs communes dans la société québécoise, l'historien Gérard Bouchard a dit que les valeurs qu'une société préconise vont être celles qui naissent à partir de luttes ardues. À partir de ce qu'on vient de voir et des tensions que le Québec a traversées dans une époque récente et moins récente en ce qui concerne la religion et le statut de la femme, aujourd'hui, lorsqu'on parle des valeurs québécoises, on fait souvent mention de la laïcité et de l'égalité hommes-femmes, comme étant les valeurs auxquelles le Québec est le plus sensible.

 

Alors, l'image comporte maintenant d'une part l'histoire récente d'un Québec blessé par le fait religieux, et d'autre part une nouvelle donne à laquelle il fait face, celle de l'arrivée de plus en plus massive d'immigrants « différents »; différents parce que le Québec comptait déjà une certaine diversité, puisqu'il comprenait des citoyens autochtones, des descendants des premiers colons venus de France, des Britanniques, des Américains, des Irlandais et des Noirs. Mais comme on a vu, plus récemment, une immigration spécifique a pris plus de place au Québec, celle des musulmans. Des musulmans qui, peu importe leur degré de pratique, reconnaissent toujours leur identité spirituelle et leur attachement à la foi musulmane. Donc, cette nouvelle réalité a quelque peu modifié le paysage de la pluralité ethnoreligieuse au Québec, mais également la dynamique des relations interculturelles.

 

Aujourd'hui, le musulman et la musulmane sont souvent précédés d'une série d'images, de préjugés ou stéréotypes. Plusieurs facteurs mondiaux et locaux ont façonné l'image des musulmans. Il est certain que le 11 septembre a joué un grand rôle dans le renforcement de la vague d'islamophobie qui sévissait déjà un peu dans le monde occidental. Évidemment, l'islamophobie en Occident ne remonte pas aux évènements de 2001. L'histoire de la colonisation française et anglaise a déjà témoigné d'une relation assez tendue avec l'islam et les musulmans. Ensuite, il y a tout le contexte de la guerre dans lequel sont impliqués des pays occidentaux comme les Etats-Unis et maintenant le Canada, en Afghanistan, et toutes les images qui nous sont parvenus d'un Afghanistan contrôlé par les talibans et où les femmes sont les victimes de ce groupe radical, et ce qui justifierait donc selon certains une agression armée contre l'Afghanistan! Bien sûr, il y a ces facteurs externes au niveau global qui ont créé un climat de peur du musulman et de l'islam sur les terres occidentales, un climat de méfiance aussi envers ce concitoyen qui apparaît si différent. Mais il y a aussi un facteur intrinsèque important. Celui qui se rapporte directement aux musulmans. Celui engendré par les sociétés musulmanes elles-mêmes. Dans la majorité de celles-ci, la démocratie est un idéal qui reste difficile à atteindre. Dans la majorité de ces sociétés, la place réservée aux femmes, la place physique, sociale et politique, laisse beaucoup à désirer. L'islam a été souvent écarté, dans les sociétés musulmanes, au profit de certaines traditions culturelles ancestrales très misogynes. Malheureusement, en Occident comme au Canada ou au Québec par exemple, on ne fait pas la différence, on juge souvent l'islam selon le comportement du musulman, et c'est là que le bât blesse. Si l'Occident a commencé à critiquer l'islam et les musulmans sur leur traitement de la femme, par exemple, c'est parce qu'il y a vu quelque chose. Évidemment, nous, musulmans, on dit et on répète que l'islam est une religion de justice et que la femme est l'égale de l'homme selon l'islam, mais qu'en est-il de la réalité du terrain? Qu'en est-il de ce qui se passe vraiment dans nos sociétés musulmanes? Là, on peut voir la force et les avantages de la diversité. Quand Dieu dit dans le Coran que s'il voulait, il nous aurait tous créés en une seule communauté, mais qu'il nous a créés en plusieurs nations et tribus pour qu'il y ait une connaissance mutuelle entre elles, c'est parce que la diversité et la rencontre de l'Autre, nous renvoient également à notre image et nous fait voir nos lacunes. La rencontre de l'Autre doit donc être utilisée pour nous améliorer et nous réformer et nous devons avoir assez d'esprit d'autocritique pour y voir un apport positif et non nécessairement une menace. Par contre, ces rencontres doivent se passer dans le respect et loin de l'arrogance.


Actuellement, on vit au Québec un grand débat de société, entre autres, sur la place du religieux dans l'espace public. Comme on a dit tout à l'heure, le Québec, une société qui cherche de plus en plus à se définir en tant que société laïque doit faire face maintenant à une expression visible de la foi musulmane; le port du foulard, l'augmentation du nombre des mosquées, la pratique du culte musulman (la prière, par exemple), la consommation de viande halal, etc. Il y a eu alors récemment tout d'un coup un intérêt malsain de la part des médias pour ces questions, et le projecteur a été tourné de façon assez régulière vers les citoyens de foi musulmane. Il y a eu une hyper-médiatisation de quelques faits divers montés en épingle et dont les répercussions éclaboussaient tous les musulmans du Québec. Ce débat est le débat sur les accommodements raisonnables. Ce terme tiré du contexte juridique se base sur le principe qu'une règle d'apparence neutre appliquée de façon similaire à tous les individus pourrait provoquer une discrimination ou un préjudice à un individu et nuirait ainsi au principe de l'équité. Cette règle juridique a été accompagnée de balises claires, qui limitent son application à un cadre raisonnable, comme le précise le terme. L'accommodement raisonnable est un outil hautement recommandé pour la gestion de la diversité dans une société plurielle. Mais, puisque malheureusement, les médias d'aujourd'hui sont davantage des entreprises à but très lucratif et dont les intérêts économiques surpassent toute éthique journalistique, et puisqu'on a également certaines formations politiques qui ont voulu faire de la récupération politique, quelques faits isolés se sont vite transformés en « crise des accommodements raisonnables ». Il y a eu alors toute une médiatisation qui plaçait toujours les citoyens de foi musulmane dans une situation très critique au Québec, où ils étaient toujours appelés à se justifier et à se défendre de ce qu'ils ne sont pas. Suite à cela, une commission a été nommée pour étudier cette problématique, la commission Bouchard-Taylor, et qui a tenu des audiences publiques et des forums où tous les citoyens du Québec, peu importe leur origine ou croyance, pouvaient aller s'y exprimer. C'était évidemment un exercice hautement démocratique et qui a été très apprécié par plusieurs, mais qui a tout de même laissé des cicatrices dans la société et plus spécifiquement chez les québécois et québécoises de foi musulmane, puisqu'on pouvait y entendre toute sorte de propos, incluant des propos d'intolérance, de racisme et d'islamophobie très blessants pour la dignité des citoyens musulmans. Cependant, et ça personne ne peut le nier, on y a également entendu des propos de respect profond envers l'Autre, de grande ouverture envers la diversité et d'appel au dialogue. Personnellement, durant tout ce débat, je constatais qu'il y avait deux Québec. Le Québec des médias, un Québec qui a peur de ses immigrants, musulmans surtout, un Québec intolérant; et le Québec où je vivais, où les personnes que je côtoyais, et qui n'étaient pas musulmanes, étaient déçues de la tournure des évènements, tenaient à maintenir la diversité dans la société, étaient curieuses à comprendre ce qu'était l'islam et qui étaient les musulmans, défendaient souvent des causes de justice sociale ou mondiale; un Québec où les citoyens n'ont pas peur de marcher et manifester pour la justice pour n'importe quel pays dans le monde. Il étaient 200 000 Québécois à être sortis marcher dans les rues en 2003 pour exprimer leur désaccord avec la participation du Canada dans la guerre en Irak, et ils marchent pour l'Afghanistan, pour le Liban, et pour la Palestine. Ce Québec est le Québec qui fait que, malgré ces récents débats médiatiques, plusieurs citoyens musulmans comme moi, continuons à y vivre et à essayer d'y établir des espaces de dialogue basé sur l'ouverture et le respect de l'Autre. Le racisme n'est propre à aucune société mais aucune société n'y échappe !

 

Avec tout ce qu'on a cité auparavant et qui a donc terni l'image des musulmans au Québec, entre autres, certains problèmes sérieux ont commencé à émerger. Le plus important est au niveau de la discrimination à l'emploi. Des statistiques récentes publiées par Statistiques Canada démontrent qu'en 2006, alors que le taux de chômage au Québec était à peine de 6,3% parmi les 25-54 ans, il atteignait environ 28% pour les immigrants Maghrébins installés au Québec entre 2001 et 2006. Ce taux dépasse même celui des immigrants en général. Et les Maghrébins sont suivis de près par les autres Africains. Donc, cette problématique est la principale préoccupation de plusieurs musulmans au Québec, aujourd'hui. L'accès au marché du travail est évidemment une des portes privilégiées pour une intégration réussie dans une nouvelle société d'accueil, en plus que cela représente la sécurité pour les familles. Ce problème de chômage, chez les citoyens d'origine maghrébine, a été relevé pas des activistes depuis très longtemps, auprès du gouvernement. Des actions ont été entreprises par plusieurs d'entre eux pour essayer d'améliorer la situation. Une loi a été adoptée par le gouvernement du Québec et est entrée en vigueur le 1er avril 2001, c'est la Loi sur l'accès à l'égalité en emploi dans les organismes publics. Elle visait à corriger la situation des personnes faisant partie de certains groupes victimes de discrimination en emploi au sein des organismes publics. Elle vise les femmes, les autochtones, les minorités visibles, les minorités ethniques, et les personnes handicapées. Mais, l'application de cette loi reste assez difficile et les résultats très peu observables chez certains groupes spécifiques de la population. En fait, il est certain que la majorité des organismes publics a dit avoir implanté un programme d'accès à l'égalité. Mais, ceci peut très bien signifier qu'ils ont engagé davantage d'asiatiques, de personnes de l'Amérique Latine, etc. Les employeurs ne sont pas obligés d'engager des employés provenant d'une origine spécifique, même si ceux-ci ont les compétences nécessaires pour les postes disponibles. La question a justement été adressée lors d'une rencontre que nous avions eue à propos de cette loi au ministère de l'immigration, et la réponse était qu'il est difficile qu'une loi puisse cibler des citoyens d'une origine particulière. Ce qui est peut-être vrai, mais, entre temps, il faudrait trouver des moyens efficaces pour rétablir la situation professionnelle des citoyens d'origine maghrébine ou africaine et leur donner accès à un emploi digne, parce qu'on sait que ce n'est pas uniquement une question de reconnaissance des diplômes étrangers puisque plusieurs on poursuivi ou poursuivent leurs études dans les universités locales.

 

Par ailleurs, d'autres types de défis s'imposent aux musulmans vivant au Québec. Ces défis proviennent cette fois-ci de l'intérieur. Un des grands problèmes que connaissent plusieurs familles musulmanes concerne les clivages intergénérationnels. En arrivant au Québec, ou en Occident en général, les adolescentes et adolescents vivent, lors des premières années, un grand déchirement. Ces problèmes sont une autre principale source de stress et d'anxiété chez les parents musulmans qui ont peur de perdre leurs enfants dans des pratiques qui sont loin des principes de leur foi. Plusieurs musulmans sont conscients de ces problèmes, mais peu d'actions sont tenues pour venir à bout de cette problématique. Malgré le nombre très croissant des associations et organismes musulmans au Québec, peu d'entre eux sont tournés vers les problèmes intérieurs. La majorité essaie d'être « présente » dans les débats sociaux, comme celui des accommodements raisonnables, du chômage, des certificats de sécurité ou autres. Mais, on néglige l'intérieur même des familles. Une des raisons est également que les organismes ou associations musulmanes, comme Présence Musulmane, fonctionnent principalement avec des bénévoles. Donc, il est difficile d'avoir des projets durables et assez de ressources pour motiver les bénévoles à s'impliquer davantage ou pour recruter plus de bénévoles pour ouvrir de nouveaux projets. Et en passant, les familles musulmanes ne souffrent pas uniquement avec leurs enfants, le taux de divorce chez les musulmans est très élevé maintenant au Québec.

 

L'autre défi auquel les musulmans doivent faire face au Québec et qui est tout de même relié à l'augmentation du taux de divorce concerne le statut de la femme. Comme j'ai mentionné auparavant, le traitement de la femme dans les sociétés musulmanes est le point par lequel l'islam est souvent critiqué. La discrimination souvent institutionnalisée de la femme dans plusieurs sociétés musulmanes est à l'origine de certains comportements adoptés par certains musulmans ailleurs dans le monde, et qui n'aident pas à l'image de l'islam, en général. Mais maintenant, il y a de plus en plus, des femmes et des hommes qui sont sensibles à la question féminine et qui militent pour regagner les droits des femmes dans les sociétés musulmanes. Le travail que ces femmes et ces hommes font est colossal dans certaines sociétés, comme le Maroc, mais reste malheureusement très timide chez les musulmans vivant dans des sociétés, comme le Québec, pour plusieurs raisons. Nous avons essayé à Présence Musulmane, il y a quelques années, de former un groupe d'étude et de réflexion sur la femme en islam et dans les sources islamiques. Un travail qui a été à l'origine initié par Asma Lamrabet au Maroc, et par d'autres groupes en Espagne, par exemple. Asma Lamrabet est auteure de plusieurs articles et livres sur la femme et l'islam, dont le dernier « Le Coran et les femmes : une lecture de libération. » Malheureusement, nous avons dû mettre en veilleuse ce projet très constructif parce que nous étions pris dans tous ces débats médiatisés autour des musulmans au Québec et des accommodements raisonnables. Mais, malheureusement aussi, il est encore très difficile au Québec, de tenir des débats qui réunissent les divers acteurs de la communauté musulmane et discuter de la condition de la femme musulmane; de sa place dans la famille, de sa place dans les mosquées, dans les organismes musulmans, etc. Ces questions restent secondaires pour plusieurs.  Ceux-ci croient que ces questions sur la place des femmes n'ont pas vraiment leur raison d'être, parce que les cultures d'origine auraient tout réglé. Mais, tranquillement, il va falloir comprendre que la situation extérieure et le regard posé sur nous ne s'améliorera que si l'intérieur se réforme, que si l'intérieur accepte de poser un regard critique sur lui-même et de réfléchir sur des stratégies de changement de comportement efficaces.

Évidemment, après tout ce que j'ai dit sur les défis auxquels nous faisons face au Québec, peut-être que plusieurs d'entre vous se demandent pourquoi on y reste ! Non, nous ne sommes pas masochistes J Si plusieurs musulmans continuent à immigrer au Québec, ou continuent à vouloir y demeurer, c'est que souvent, c'est dans les sociétés occidentales qu'on retrouve plusieurs valeurs islamiques; des valeurs et principes qui sont malheureusement souvent absentes ou presque dans les sociétés musulmanes. Dans le temps du prophète (paix et bénédiction sur lui), tout le monde avait le droit à son opinion. Il prenait le temps de consulter ses compagnons et la population sur les questions qui touchaient l'avenir de la cité; il avait donc une approche démocratique. Il permettait une liberté d'expression à toutes et tous. Cette liberté permettait d'enrichir les débats et pouvait aider grandement à faire avancer les idées. Nous n'avons malheureusement pas souvent accès à cette liberté dans les sociétés musulmanes, alors qu'elle est davantage présente en Occident. Au Québec, ça se traduit par exemple, par la possibilité d'avoir ses propres publications. Par exemple, il y a plusieurs médias communautaires, que ce soit des chaînes de télévisions alternatives, de radio ou des journaux produits par des citoyens d'origine maghrébine, par exemple. D'autres groupes de citoyens partageant la même origine ethnique ont également un journal hebdomadaire ou des émissions spéciales sur un canal, qu'on appelle le canal communautaire. La liberté d'expression au Québec signifie également que tout le monde et tous sont critiquables. Les citoyens peuvent avoir accès à des tribunes médiatiques et exprimer leur grand accord ou leur profond désaccord avec le gouvernement ou le pouvoir en place. Évidemment, il n'y a pas de perfection nulle part, et plusieurs oublient souvent qu'une liberté s'accompagne ou doit s'accompagner d'une responsabilité et d'un minimum de civisme; mais ça, c'est le revers de la médaille !

 

Il y a aussi comme j'avais mentionné au début, au Québec, la première mosquée qui a été érigée en 1965. Aujourd'hui, à Montréal seulement, on compte plus de 60 mosquées. Plusieurs grandes mosquées ont été également construites dans le reste du Québec et du Canada. En plus d'être des lieux de culte, nombre de ces mosquées offrent également des cours d'arabe et de Coran aux enfants, permettent à des associations de s'y regrouper et de discuter leur programme, permettent à des groupes de femmes ou d'hommes de se réunir en groupes de discussion spirituelle. J'étais surprise par exemple quand je voyais qu'à Montréal, des mosquées étaient ouvertes entre les heures de prière, alors que dans certains pays musulmans, je pense au Maroc par exemple, elles ferment; elles ferment parce qu'on ne veut pas que les gens s'y assemblent. On a peur de ce que les gens peuvent y dire. Il y a une espèce de méfiance envers ses propres citoyens qui finit par créer de la frustration chez ces mêmes citoyens et un sentiment de détachement envers leur pays. Alors, cette liberté d'assemblée est très précieuse et on ne s'en rend compte que lorsqu'on voit comment elle manque chez d'autres. C'est sûr que dans le chapitre des libertés, je peux en citer plusieurs et à chaque fois faire le lien avec leurs manques dans certaines sociétés musulmanes.

 

Le peuple Québécois est un peuple reconnu également par son grand pacifisme, et c'est pour cette raison qu'il manifeste toujours contre les différentes guerres qui touchent diverses régions du monde. On retrouve également au Québec une solidarité sociale très développée. Il y a une culture du bénévolat très noble. La multiplication des organismes communautaires et des organismes de bienfaisance fait baigner le Québec dans un climat de solidarité qui lui est très propre.

 

En fait, la raison pour laquelle j'ai dit que les musulmans retrouvent les principes islamiques au Québec par exemple, c'est qu'il faut justement qu'on comprenne que les valeurs et les principes islamiques n'appartiennent à aucun peuple en particulier. Ils n'appartiennent pas aux Arabes, ni aux Indonésiens, ni aux Sénégalais. Le prophète (paix et bénédiction sur lui) n'a jamais manqué de rappeler que le message qu'il avait à transmettre était universel, et donc, pouvait s'appliquer à tous les peuples. L'universalité du message de l'islam signifie donc qu'il peut s'inscrire dans n'importe quelle culture. C'est là, le grand défi maintenant pour les musulmans vivant en Occident. Il y a le penseur Tariq Ramadan, que vous connaissez probablement tous, et qui avait justement entamé cette réflexion sur le concept d'une culture occidentale islamique. L'image qu'on a d'un autre penseur est que l'islam et la culture sont comme une rivière. L'eau de la rivière coule et prend la coloration du fond de celle-ci. L'islam est cette eau qui prend la coloration de ce fond, qui est la culture. C'est ce qui fait que l'islam au Sénégal n'est pas pratiqué de la même façon que l'islam au Maroc, que celui en Indonésie ou que celui au Canada. Mais, il faut faire attention en disant cela, parce que ça ne veut pas dire qu'il y a plusieurs islams. Les principes islamiques sont les mêmes, avec toute les divergences qu'ils comportent et qui ne dépendent pas nécessairement des origines culturelles mais davantage des écoles de pensée. Il y a un Islam… et plusieurs cultures islamiques. Dans une culture donnée, tout ce qui ne contredit pas l'éthique islamique devient alors islamique. Présentement, le défi des musulmans au Québec, par exemple, c'est de trouver les moyens de bâtir une identité islamique et québécoise à la fois; de trouver tous les points de convergence entre ces deux sphères de leur identité pour pouvoir les conjuguer ensemble et retrouver une certaine paix intérieure.

 

Par Asmaa Ibnouzahir - Publié dans : Entre Texte et Contexte
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Samedi 7 mars 2009 6 07 /03 /2009 01:28

« Quand je regarde dans mon cœur et que j’y vois de l’envie, j’y retrouve mon humanité. Quand j’écoute mon envie et que je ressens de la tristesse, je vois mon humanité. Quand je sens de la tristesse et que je cherche une âme pour me consoler, j’écoute mon humanité. Je suis humaine...et ensuite musulmane; et me voir seulement comme musulmane, rend mon humanité coupable. Me voir comme musulmane sans reconnaître mon humanité d’abord, renie mon droit à l’erreur, à l’échec, au repentir, au retour et à la miséricorde du Très Miséricordieux. Il ne nous a créé faible que pour qu’on Le voit à travers Sa miséricorde. On n’est humain que par notre caractère faillible et notre raison, qui guidée par notre cœur, nous permet de retrouver Sa voie. »

Asma Ibnouzahir
 

Par GIERFI - Publié dans : Spiritualité
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Mercredi 4 mars 2009 3 04 /03 /2009 18:42

 

Interprétation et Spiritualité: une perspective féminine

Yaratullah Monturiol
22 septiembre 2008-22 ramadan 1429 


 

-   Introduction:

Merci pour votre présence et pour votre effort à comprendre cette initiative très importante pour nous. Merci  aussi à ceux qui nous soutiennent et nous encouragent à poursuivre ce projet. C'est un privilège pour notre ville, de recevoir nos invitées d’honneur et les membres du conseil d'administration de l'association : Asma Lamrabet, présidente du groupe et Malika Hamidi, porte-parole. Et aussi la bienvenue à Karine Gantin, en qualité d'invitée spéciale pour cette présentation. Elles viennent de donner un discours différent et utile. Ce projet est très spécifique. Il n'est pas facile, mais c’est le chemin du milieu, c'est notre choix, celui qui correspond à nos besoins, aux problèmes emmergents ... à court et à long terme.

 

Mon exposé traite d'une question que nous ne pouvons pas laisser de côté, mais je vais essayer d'être très breve et de donner quelques touches pour faire connaître un peu l'existence de ce regard de femmes, d’un ijtihad indispensable, avec prudence et modestie. C'est notre spiritualité et notre engagement aux enseignements de l'islam tout à fait adaptables aux principes éthiques universels,  qui nous pousse irrémédiablement vers la méditation (fikr), le rappel (dikr) et une profonde réflexion qui mène à la raison (‘AQL), ainsi que l'inspiration de la conscience (ilham bi taqwa), qui vise à la pacification du coeur (qalb salim).

- Coran: Ayat (à penser), les signes, les symboles, les métaphores, des exemples ...

Ces manifestations sont : la Création,  le microcosme d'une fourmi, la grandeur d'une montagne, à partir de laquelle Allah nous fait observer leurs veines rouges  l'herbe verte qui a séché, puis meurt, ou l'eau qui irrigue la vie, jusqu'au macrocosme de l’ univers, des cieux et de la terre, ou tout simplement le comportement des êtres humains à l'égard de tout ce qui vit et se développe dans notre environnement, ou, inversement, avec les coeurs durs de ceux qui s’adonnent à la méchanceté. L'ensemble du Coran parle de notre responsabilité et la possibilité  de construire ou de détruire, de nous transcender ou de stagner. Le Coran est exprimé en "versets" que sont les ayat qui sont visibles dans toute la nature, et également dans notre humanité. Fondamentalement, le Coran veut nous émouvoir, attirer notre attention pour percevoir avec plus d'intensité et être plus vivants, sans perdre la tendresse et l'innocence qui vient de la beauté des actions (hassanât) et de la noble générosité.

Le Coran Karim est un rappel, et le premier mot de la Révélation est IQRA. Cela signifie : lire ou réciter / prononcer. Et les versets qui suivent disent : « Allah enseigne à l'homme ce qu'il ne sait pas ». Le mot arabe utilisé dans le Coran est ‘aql c’est-à-dire le développement de l'intelligence, la compréhension, le raisonnement. Il souligne tout au long du Livre que nous avons besoin d' ‘aql pour comprendre ...

- Dimensions et niveaux:
Il y a bien sûr plusieurs niveaux de compréhension ainsi que divers aspects de contemplation , au point de vue physique ou spirituelle,  il y a également  des dimensions différentes  de la réalité, d'autres mondes ...


Dans ces dimensions, on peut citer, le social ou éthique et peut-être une autre plus spirituelle qui rentre dans le champ visionnaire ou d'inspiration. On peut percevoir et vivre avec des degrés divers de la sensibilité, il faut toujours porter ces dimensions de manière harmonisées, internalisée ou exprimée extérieurement de manière naturelle.

- Textes évidents ou subtils:

« C’est Lui qui t’a révélé le Livre contenant des versets à la fois clairs et précis, qui en constituent la base même, ainsi que d’autres versets susceptibles d’être différemment interprétés. Et c’est à ces derniers versets que les sceptiques, avides de discorde, prêtent des interprétations tendancieuses, alors que nul autre que Dieu n’en connaît la signification éxacte ».[1]


« Voilà que Nous vous exposons les signes. Si vous pouviez raisonner.» [2]


- Mulk: les lettres
Le monde du mulk, on pourrait dire que c'est le monde tangible de l'être humain. Si on se réfère au contenu du Coran, cela symbolise la science des lettres. Mais la "littéralité" du texte dans l'islam est quelque chose de plus dynamique et plus complexe que ce qu’on pense. Le sens peut sembler ésotérique, mais la littérature, la grammaire et la composition de la langue est en mouvement ... S’agissant des voyelles, Ibn Arabi parlait de la flexibilité du sens, qu'il a appelé "douces lettres." Ces lettres, par exemple, peuvent être transformées, suivant les règles grammaticales, en d'autres lettres et cela peut même changer le sens du mot, du message... Ainsi, nous constatons que même ce monde de mulk, plus apparent et plus précis, aurait alors dans cette quête ou de rencontre plus de sens ou de sémantiques. Nous pourrions dire que c’est l'esprit de la lettre.


Dans ce iqra’ où la révélation vient avec la lettre, nous avons également un champ dense d'étude et de réflexion. Lire physiquement le tracé de la lettre peut aussi conduire à la Parole transcendante.

- Malakût: tajuid (7 lectures... aya)
C'est le monde de forces subtiles, angéliques. À cet égard, nous constatons que iqra est une récitation-prononciation. La Tradition islamique nous enseigne à prononcer et à réciter avec toute la beauté (tajuid). La mémorisation du Coran et la transmission orale est l'une des pratiques les plus enracinées dans notre spiritualité. Ainsi, nous avons non seulement préservé le trésor de la révélation dans sa langue d'origine, un arabe inimitable qui n'est ni prose ni vers, mais nous avons également conservé les variétés  dans sa récitation... sept lectures, et voilà un signe ! Pour démontrer la diversité flexible dans un rigoureux respect des formes et selon les différentes cultures,  accents,  couleurs, sols, racines  où cette Parole est entendue. Parce que le premier sens qui sent la révélation de l'Islam est l'oreille (sama'). Les Bédouins se sont moqués du premier muezzin, Bilal, parce qu'ils considéraient qu’il n’avait pas la bonne prononciation (comme eux) de certaines lettres. Il était noir, d'Abyssinie, et avait été un esclave des Arabes jusqu'à ce qu'il soit libéré par les musulmans. Le prophète Muhammad (sas) a dit que sa prononciation était aussi bonne que les autres. Il est celui qui a été nommé à appeler  à haute voix la communauté   pour aller à la salât cinq fois par jour, pour les appeler à venir à la mosquée (masjid)
[3], et les gens sont venus et ont écouté.

Les sept différentes formes de récitation sont un signe de la richesse des contributions, des écoles, des styles, et la façon dont il est une spiritualité universelle capable de ramasser les sensibilités et les différentes expressions et d'unir les gens dans une belle récitation melismatique, dans une précision et une rigueur des chaînes de transmission dans l'enseignement. Juste dans ce monde angelique qui peut sembler plus ésotérique nous découvrons l’art du tajuid qui est une discipline qui peut favoriser le monde du malakût, mais dépuis la modestie des récitants qui sont seulement des instruments du Rappel au service de la Parole. Les versets sont des signes (ayât) tous eux; le souvenir des ayât du Coran est en soi un signe (aya); l'observance des signes (ayât) de la nature qui est pleine de signes est comme un livre de la vie et de la création; et le Coran, veut nous réveiller à cette perception. Rendre aiguë la sensibilité et porter une attention aux signes nous fait prendre conscience que tout parle... et il faut écouter, même le silence.

 

Iqra ce n'est pas une permission, c'est un Ordre. Et qui fait qari' fait de l'interprétation. Il n'existe pas de «traductions» du Coran. Malgré l’intérêt de faire ces traductions, celles-ci restent des interprétations car elles perdent, faussent et limitent toujours l’authenticité de la parole originelle. La kalimatullâh (Parole d'Allâh) s'adresse aux coeurs, qui sont une aya d'Allâh.


Le qalb (coeur) n'est pas le siège des sentiments, qui dans la tradition sémite est plutôt la foi. Si l' 'aql est la connaissance, dans le coeur la ma'rifa est une sagesse au-delà de la raison. Le qalb est l'oeil intérieur qui voit plus que la propre vue…
Le Coran nous parle de l'état des coeurs pour traiter de l'éthique; les comportements humains dépendent basiquement, de l'état du coeur. À l'époque fleurissante d'Al-Àndalus beaucoup de traités sur la science des cœurs ont été écrits. Muhammad (s.a.s) est notre médecin du coeur. Il y  a des coeurs malades, morts, ou pacifiés. Ce dernier  état spirituel (maqâm) –apaisement du coeur et le salâm- est celui qu'on veut réussir. Ceux qui commettent de l'iniquité ont leurs coeurs plus durs que les pierres –d’après le Coran[4].

Cette aya est le qalb (auberge – demeure - maqâm) peut être un lieu/état spirituel à cause de la Présence divine, dit donc Allàh : « Ils ne peuvent Me contenir ni les cieux ni la terre, mais si le qalb de Mon mu'min (qui est protégé en Moi) ». Et c'est l'outil clé pour la connaissance de soi: "Qui se connaît à soi même connaît son Rabb (Soutien)".

"…Si tu te montrais brutal ou inhumain avec eux, ils seraient tous détachés de toi."[5]

Nous les femmes avons aussi un coeur et nous devons nous connaître. Suggérer que les seuls pouvant interpréter les textes sont les savants, les hommes, les autorisés, signifierait que la Révélation est seulement pour quelques élus… que réciter - rappeler - lire le Coran ne nous porte  à aucune réflexion (comme si nous avions la tête vide... le coeur aveugle). Alors, est-ce que nous avons besoin d'intermédiaires, prêtres, institutions ou gouvernements qui «nous traduisent» les enseignements prophétiques et le message d'Allâh ? Ce serait comme dire que nous ne pouvons pas trouver un sens à la création, ni à la nature avec tous leurs signes, ni à rien de ce qui dit le Coran sur l'humanité et de notre relation avec toutes les choses.

Si on se sent pas branchées et connectés avec ce Qui nous nourrit et Qui rend possible l'existence (ar-Rahmàn), et si nous ne sentons pas un lien intime et direct avec tout ce qui est créé (ar-Rahîm), ni peut on faire évident -de forme manifeste ou subtile ce que cela nous fait sentir des créatures vives et responsables du monde- alors nous ne pouvons pas nous dire  musulmanes, et ne pouvons même pas nous protéger comme mu'minât.

Mais, au contraire ! L'effort (jihad) mérite rétribution : Ibn Ruxd dit dans son Dauq al 'aql (Savouré intellectuel) que déjà l'effort pour interpréter a sa récompense, même si tu te trompes.

le Coran traite les hommes et les femmes comme des égaux, membres d'une même race humaine ; il ne nous laisse à aucun moment, hors de l'action ni de l'effort :


« Je ne ferai jamais perdre à aucun d’entre vous, hommes ou femmes, le bénéfice de ses œuvres. N’êtes-vous pas issus les uns des autres ? »[6]


Fermer la porte à l'ijtihad veut dire fermer la porte au discernement (furqân) de la vie humaine. Nous sommes, à GIERFI, avec la porte ouverte, le coeur éveillé et accueillant. Notre spiritualité est légitime. La source jaillit et nous sommes assoiffées !

 

            Mais, seul Allâh est connaisseur... Allâhou Alîm !




[1] Le Coran, 3:7.

[2] Le Coran, 3:118.

[3] Masjid: Lieu pour faire sujûd (prosternation). Aussi le lieu où se rassemble la communauté musulmane en assemblée ou pour apprendre, et où on récite le Coran, et le voyageur se repose dans la mosquée. On peut construire un lieu pour lui donner utilité de mosquée, mais selon la cosmovision du monde islamique, toute la terre est mosquée.

[4] Le Coran, 2:74

[5] Le Coran, 3:159.

[6] Le Coran, 3:195



Par Yaratullah Monturiol - Publié dans : Féminisme et Religion
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